"Rien ne t'appartient", le dernier roman tsunami de Nathacha Appanah

Le récit dans une langue lyrique du destin de Tara, une femme dont le passé tragique ressurgit après un deuil. Un très beau roman de cette rentrée littéraire.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Portrait de la romancière Nathacha Appanah, 2021 (FRANCESCA MANTOVANI)

Rien ne t'appartient, le onzième livre de la romancière d'origine mauricienne Nathacha Appanah, publié le 19 août aux éditions Gallimard, est une des perles de la rentrée littéraire 2021.

L'histoire : depuis la mort de son mari Emmanuel, Tara semble avoir perdu la tête. Recluse, elle a cessé de s'alimenter, de se laver, de ranger son appartement parisien, bientôt transformé en taudis. Tara a des visions : un jeune garçon assis sur un fauteuil la fixe en silence. Elle en est troublée.

Son beau-fils Eli est inquiet. Il lui rend visite, prend soin d'elle, range sa maison, et tente de la convaincre de se rendre à l'hôpital. En vain. Tara ne veut pas laisser remonter à la surface sa vie d'avant Emmanuel, son passé tragique dans "un pays ravagé". Cette terre où elle a laissé celle qui s'appelait Vijaya, dans les décombres d'un tsunami pour devenir Tara, la femme d'Emmanuel.

Dans une langue lyrique que l'on a plaisir à retrouver, Nathacha Appanah nous raconte le destin incroyable de cette femme rattrapée par son passé à l'occasion d'un deuil. Depuis l'enfance, Tara a tout supporté, a survécu au pire, à la violence des humains comme à celle des éléments. Elle a sans doute tiré cette force de l'éducation qu'elle a reçue de ses parents "éclairés" : un éveil à la beauté et à la sensualité du monde autant qu'à la connaissance. Mais quand son mari disparaît, la digue lâche, et la vague l'emporte dans la folie.

Tara/Vijaya, une femme, deux vies

Nathacha Appanah aborde avec sensibilité des thèmes qui lui sont chers : le deuil, la mémoire, le corps, le désir et la mort. Comme Eliette dans Le ciel par-dessus le toit (Gallimard, 2019), Tara a choisi d'effacer son passé pour se réinventer une vie, pour survivre. Construit en deux parties, Rien ne t'appartient commence par la voix de Tara, puis vient celle de Vijaya, qui surgit du passé et vient éclairer les raisons de la folie qui s'est emparée de Tara à la mort de son mari. Vijaya, petite fille pleine de vie, libre, qui aspirait à "voler comme un oiseau", à qui on a tout pris, devenue cette "fille gâchée" recrachée par les flots.

Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que bientôt, je n’aurais plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.

Nathacha Appanah

extrait de "Rien ne t'appartient"

L'écriture de l'autrice de Tropique de la violence, qui lui a valu en 2017 le prix Roman France Télévisions, est une immersion sensorielle, aussi bien dans l'aridité et la violence que dans la douceur, la beauté, la lumière ou les ténèbres, pour nous fondre dans l'intimité de son personnage. La romancière maîtrise le rythme comme une musicienne, qui scande et marque la mesure du souffle de la vie, ses accrocs, ses moments de pause, d'errance, ou de frénésie. Un très beau roman de cette rentrée littéraire 2021.

Couverture de "Rien ne t'appartient", de Nathacha Appanah, août 2021 (GALLIMARD)

"Rien ne t'appartient", de Nathacha Appanah
(Gallimard - 160 pages – 16,90 €)

Extrait :

"La faim vient me trouver dans un rêve où je traverse pieds nus un champ. Tout est ici plus intense – les couleurs, les textures, les sensations. C'est une parcelle cultivée méticuleusement avec des bouquets de feuilles longues et fines plantées à intervalles réguliers. Dans ce rêve, je sais que je suis à la fois moi et une autre - une autre qui connaît le nom de ces feuilles, qui sait qu'elles sont prêtes à être récoltées et qui fait attention à ne pas les piétiner. C'est une autre qui a le cœur léger. J'aime être elle, j'aime être dans son corps et son esprit, nos pieds s'enfoncent dans une boue fraîche et délicate, c'est très sensuel, très agréable, ça va et vient entre nos orteils. Au bout du champ inondé, il y a un bois, et à la lisière de ce bois, j'aperçois des silhouettes qui semblent drapées de vêtements amples qui gonflent et bougent sous le vent. Je ne sais pas ce qu'elles font, ce n'est pas important, nous ne les craignons pas. Je suis dans un tableau vivant qui commence et s'arrête ici, tout est là, le passé, le présent, l'avenir, tout est contenu dans ce champ piqueté de vert, dans cette boue mousseuse, sous un ciel bombé et bleu." ("Rien ne t'appartient", page 37)

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