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Lecture à l'usine : Joy Sorman au Lit National

Drôle d'endroit pour une lecture : l'auteur de "Comme une bête", la romancière Joy Sorman, lit "Lit National", son dernier roman, dans une usine de fabrication de lits au Pré-Saint-Gervais. C'est l'une des déambulations littéraires proposées par le Festival "Hors Limites", qui propose une multitude d’événements passionnants autour du livre, et se déroule jusqu'à samedi en Seine-Saint-Denis.
Article rédigé par Laurence Houot
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Joy Sorman lit "Lit National" (Le bec en l'air)
 (Laurence Houot / Culturebox)

Début d'après-midi dans un quartier proche du centre du Pré-Saint-Gervais, entre pavillons et petits immeubles de briques, un bâtiment carrelé de bleu arbore sa fière enseigne : "Le Lit National". Devant la porte un homme en bleu de travail tape la causette avec une jeune femme, cheveux courts, casque sous le bras. Lui, c'est Guy, "responsable du bas", entendez responsable des livraisons et de bien d'autres choses encore. Elle, c'est Joy Sorman, écrivain, Prix de Flore en 2005 pour son premier roman "Boys, boys, boys", et auteur de "Comme une bête" (Gallimard, 2012).

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Ils ne se sont pas vus depuis quelques mois, prennent des nouvelles. Ils se connaissent bien. Pendant un an, en 2011-2012, Joy Sorman est venue chaque mercredi au Lit National. Elle avait pris résidence. "En résidence", c'est comme ça qu'on appelle pour un artiste une immersion prolongée dans un lieu, pour travailler. Là, c'était au Lit National, une entreprise familiale d'une quarantaine de salariés où l'on fabrique artisanalement des lits depuis 1909. Pas n'importe quels lits. "Notre fond de commerce, c'est les changements de gouvernements", explique fièrement Christine Pejaudier, la patronne, petite fille du fondateur de l'entreprise. Familiale donc, l'entreprise.

Naissance d'un livre

De cette résidence est né un livre, "Lit National", une fiction nourrie de ce que l'écrivain a engrangé pendant ces mois passés au contact de l'usine, de ses salariés, de ses savoir-faire. Inspirée aussi par le meuble objet de tant de soins ici et porteur d'un fort potentiel romanesque : le lit.
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"A l'origine le Conseil général proposait des résidences dans des lieux culturels ou des établissements scolaires, et puis ils ont voulu élargir l'expérience en ouvrant au patrimoine industriel de Seine-Saint-Denis, qui est très riche", explique Joy Sorman à la quinzaine de visiteurs venus assister à cette lecture insolite. "J'ai inauguré le cycle en venant ici au Lit National pendant un an", explique l'écrivain.
Dans les ateliers
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"J'y ai rencontré les salariés, des gens que je n'aurais jamais rencontrés dans la vie autrement. Certains voyaient ma venue d'un bon œil, d'autres moins. Il y en avait que ça dérangeait d'être observés, ce que je peux très bien comprendre d'ailleurs. Alors, au début, j'ai essayé d'identifier ceux qui étaient ouverts à l'expérience, et au fil du temps j'ai tissé des liens, en fonction des affinités aussi." Christine Pejaudier rebondit : "Ça a été une expérience forte pour tout le monde ici. On est tous fiers d'avoir ce livre. C'est une mémoire. Et même si c'est une fiction, chacun a reconnu des choses qu'il avait pu confier à Joy".  
La pointeuse
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La petite troupe de visiteurs grimpe l'escalier qui monte vers les ateliers, passe devant la pointeuse. "Elle n'est plus en fonctionnement", précise Christine Pejaudier en souriant. Radio Nova, coups de marteaux, ressorts et ficelles, ici on fabrique les sommiers. Joy Sorman est comme chez elle. Elle salue les ouvriers pendant que la patronne est intarissable sur les secrets de fabrication et inventions de sa petite entreprise "Le 'Duo rêve', c'est mon père qui l'a inventé en 1958, année de ma naissance."
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Sophie Joubert, la conseillère littéraire du Festival, en profite pour reprendre la main. "Justement on le retrouve dans votre livre, Joy Sorman, ce lit 'Duo rêve' !" Joy Sorman explique alors comment de cette immersion dans l'usine, elle a engrangé une somme phénoménale de matériel documentaire. "J'ai beaucoup écouté, échangé, observé. J'ai récolté énormément d'informations sur les savoir-faire, les techniques, la vie des salariés. J'en ai un cahier plein. Au début je pensais en faire un texte purement documentaire, mais j'avais déjà fait ça avec "Gare du Nord" et j'avais peur de me répéter. Et puis je me suis questionnée sur la plus-value littéraire, sur la meilleure manière de restituer ce que j'avais pu observer et je me suis finalement libérée de l'emprise documentaire et j'ai fait cette fiction, l'histoire de cette jeune fille qui hérite du lit de sa grand-mère qui vient de mourir", explique la romancière. Un très beau livre, qui a été publié aux éditions "Le bec en l'air", avec les photographies de Frédéric Lecloux, resté lui aussi en résidence au Lit National pendant une dizaine de jours.
 
"On ne s'attendait pas à ça"

"Au début, on a été surpris", explique Ghislaine, chef d'atelier. "Quand elle est arrivée, on se disait mais qu'est-ce qu'elle va bien pouvoir écrire ! Et puis après, quand on lit le livre, on comprend mieux ce qu'elle a pu ressentir. Mais on ne s'attendait pas du tout à ça ! ", ajoute-t-elle, regard attendri vers Joy Sorman. "Les écrivains sont des pilleurs de vies, le personnage de Louise (la grand-mère), je l'ai construit avec tous ce que j'ai pioché ici ou là, en discutant avec les salariés … l'aquagym, les livres que lit Louise, tous ces éléments biographiques viennent d'ici, et de ma vie aussi bien sûr. Je déjeunais souvent avec Ghislaine et je lui demandais 'tiens tu lis quoi en ce moment ?' Ce personnage de Louise il porte en lui les fragments de vie de tous les salariés d'ici. il n'y a que moi qui le sait, et eux aussi, j'espère qu'il ne m'en veulent pas trop d'ailleurs", ajoute Joy Sorman.
Joy Sorman vec Ghislaine, chef d'atelier
 (L.Houot / Culturebox)
La visite continue. On découvre tous les métiers, en déambulant dans les différents ateliers. Joy Sorman connait bien toutes les phases de fabrication, use avec décontraction de la terminologie de la literie (le "dorselet", c'est la tête de lit, me chuchote-t-elle), pioche au passage une poignée de laine et la porte à son nez, discute avec les ouvriers. Une couturière lui demande si son livre se vend bien. "Tu sais les livres c'est comme les lits du Lit National, c'est un par un qu'on les vend !".  Ici le lit est roi, chacun à son service, à celui du client et de son sommeil, du sur-mesure. "On fabrique des lits en fonction de la corpulence de chacun, on utilise des matériaux naturels, lin, laine, crin végétal... Dans un matelas aussi naturel, l'acarien n'est pas à son aise", certifie Christine Pejaudier.  "On essaie d'être au plus près du confort du dormeur", conclut-elle fièrement.
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"Il y a des motifs anthropologiques extrêmement forts, et le lit en fait partie", explique Joy Sorman, qui a trouvé là matière à nourrir sa fiction. "Cela suscite beaucoup de questions, sur les rapports veille-sommeil, sommeil-mort, sur les rapports à l'autre aussi. Un lit comme le "Duo rêve", par exemple, ça pose des questions sur le couple, sur ce que ce lit (chacun son sommier) suggère d'un nouveau genre de couple."

"Le lit est un sujet extraordinaire. Il y avait plein de fils à tirer, et donc même si j'étais dans mon domaine de prédilection, le documentaire, je me suis libérée et je suis allée contre moi-même, contre mes réflexes, pour me déporter à l'autre bout du spectre, du côté de la philosophie, de l'histoire et de la littérature.", explique Joy Sorman.
Joy Sorman teste les matelas
 (L.Houot / Culturebox)
La visite se termine au dernier étage, dans l'espace de vente. Les visiteurs tâtent les matelas "C'est pas comme ça qu'il faut essayer un lit" déclare Joy Sorman, qui montre l'exemple en se jetant avec délectation sur l'un des magnifiques exemplaires en exposition, bientôt suivie par tous les visiteurs. Les voilà donc confortablement installés pour écouter la lecture, qui clôture en beauté cette passionnante déambulation littéraire. 


Le Festival Hors limites
Jusqu'au 5 avril en Seine-Saint-Denis
Le festival Hors limites est le festival des bibliothèques de Seine-Saint-Denis. Il propose chaque année pendant trois semaines des évènements autour du livre, en favorisant les croisements avec d'autres domaines artistiques, la danse, les arts plastiques, le cinéma mais aussi le sport et le patrimoine industriel, donc. Soirée de clôture samedi soir avec Lydie Salvayre rencontre le guitariste Serge Teyssot-Gay (Noir Désir).

Lit National Joy Sorman et Frédéric Lecloux (Le bec en L'air - 90 pages - 14,90 euros)

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