"Le pays des autres", nouveau roman de Leïla Slimani : l'histoire de l'indépendance du Maroc dans une fresque très inspirée

Ce nouveau roman est le premier opus d'une trilogie sur l'histoire du Maroc, en marche pour l'indépendance

La romancière Leila Slimani, le 30 janvier 2020
La romancière Leila Slimani, le 30 janvier 2020 (ERIC DESSONS/JDD/SIPA)

L'auteure de Chanson douce, Prix Goncourt 2016, un million d'exemplaires vendus, publie le 5 mars un troisième roman, Le pays des autres, dont l'intrigue se déroule au Maroc entre 1944 et l'été 1955, décennie marquée par le soulèvement des Marocains en quête d'indépendance. Un récit romanesque inspiré par l'histoire, qui mêle tragédies intimes et bouleversements historiques. Le pays des autres, annonce Leïla Slimani, est le premier opus d'une trilogie dont les deux autres tomes devraient paraître en 2022 et 2024.

L'histoire commence juste après la seconde guerre mondiale. Mathilde, jeune Alsacienne, a suivi son mari Amine au Maroc. Deux jours de voyage, de Strasbourg à Rabat, en passant par Marseille et Alger. "Malgré le ciel désespérément bleu, malgré la joie de retrouver son mari et la fierté d'avoir échappé à son destin, elle avait peur". La jeune femme a rencontré Amine Belhaj, son mari, pendant la guerre. Son régiment était stationné près de son village, dans le sud de l'Alsace. Il est aussi brun qu'elle est blonde. Il fait une tête de moins qu'elle, mais il est "tellement beau qu'elle a peur qu'on lui prenne."  

La terre

Ils vivent d'abord quelques mois chez Mouilala, la mère veuve d'Amine, avant de s'installer en 1949 dans une ferme achetée autrefois par son père. Le jeune homme rêve d'en faire un domaine florissant. Il s'intéresse aux techniques modernes de culture mais se bat contre une terre aride et un climat hostile.

Dans cette ferme isolée, Mathilde, loin de chez elle, se sent "démunie". Le couple mixte est une curiosité sur ces terres où chacun, colon, indigène ou esclave, se sent "dans le pays de l'autre". La différence et la haine se cristallisent sur leur fille Aïcha, petite sauvageonne surdouée et mystique, qui doit quitter l'espace de liberté, le havre de paix qu'est la ferme pour aller à l'école française tenue par des bonnes sœurs… Coupée du monde, la famille ne voit pas les signes de la colère qui gronde dans tout le pays.

Destins de femmes

Dans cette grande fresque, la romancière nous offre de très beaux personnages, à commencer par Mathilde, qui évolue au fil du récit. Jeune fille "frivole et écervelée" , "fantasque", sensuelle et déjà audacieuse au début de l'histoire, elle change et prend de l'épaisseur au contact de ce nouveau monde qui lui est étranger. Elle s'adapte. De nature curieuse et ouverte aux autres, Mathilde apprend l'arabe, devient sans l'avoir vraiment décidé l'infirmière des populations locales, et notamment des femmes, que les hommes ne veulent pas confier aux médecins hommes…

Mathilde reste fidèle à son amour pour son mari, supportant la violence qu'il lui impose parfois, sous l'influence du patriarcat local. Mais elle se forge peu à peu un caractère indépendant, poursuivant à sa manière son émancipation. Autour de cette figure centrale, une galerie de personnages : Amine, le mari, sensible au "progrès pour les hommes", mais soumis aux injonctions de son monde, Mouillala, sa mère, archétype de la femme résignée, son fils Omar, frère d'Amine, figure du révolté, Selma, la jeune sœur, d'une beauté inquiétante, qui brave les interdits, Aïcha, petite fille mystique et libre comme une promesse pour l'avenir, Dragan, un médecin hongrois féministe, ou encore Mourad, ancien camarade de régiment d'Amine, aux désirs ambigus...

La fin du colonialisme

Avec ce nouveau roman, Leïla Slimani nous plonge dans le Maroc des années 50, au cœur du système colonial. L'histoire est racontée du côté des "indigènes", mais ne livre jamais un récit univoque. La romancière décrit l'obscurantisme, la rudesse des rapports humains, le fatalisme et les croyances parfois archaïques dans un système de domination qui s'exerce de tous côtés : les colons sur les indigènes, les indigènes sur les esclaves, les hommes sur leurs femmes, les frères sur leurs sœurs… Un système qui ne rend personne heureux, et dans lequel le couple improbable de Mathilde et Amine, contraints par nature à l'altérité, fait figure d'exception.

Le premier volet de cette trilogie s'achève en pleine insurrection, pays à feu et à sang. La famille survivra-t-elle au cataclysme ? On est curieux de lire la suite de cette grande fresque qui mêle tragédies intimes et bouleversements historiques, dans laquelle on retrouve les grands thèmes chers à l'auteure de Chanson douce : le corps, le désir, les rapports de domination, sociaux et sexuels, la maternité.

Roman réaliste

"Ce qu'elle aurait voulu, c'est qu'il n'y ait aucun obstacle à son expression. Qu'elle puisse dire les choses ainsi qu'elle les voyait". Il y a du Maupassant, dans ce dernier livre de Leïla Slimani. Le récit est tissé serré, les dialogues insérés entre guillemets dans le fil d'un texte dense, en longs paragraphes et peu de retours à la ligne.

Les respirations sont à chercher dans la construction des phrases, souvent courtes, nourries d'images évocatrices, qui plongent le lecteur dans l'atmosphère des lieux, du temps, et des gens. Il y a dans ce roman des trouvailles de style qui nous arrêtent parfois dans la lecture, comme on s'arrêterait quelques minutes sur le bord de la route, devant un beau paysage. Décidément, Leïla Slimani n'a pas fini de nous surprendre.

Couverture de \"Le pays des autres\', de Leila Slimani (mars 2020)
Couverture de "Le pays des autres', de Leila Slimani (mars 2020) (GALLIMARD JEUNESSE)

Le pays des autres, Leïla Slimani (Gallimard – 365 pages – 20 euros)

Extrait : Les petites s'enfoncèrent dans la campagne et personne de leur demanda où elles allaient. La boue, gluante et épaisse, s'accrochait à leurs chaussures et elles eurent de plus en plus de mal à avancer. Elles devaient arracher avec leurs doigts l'argile qui collait à leur semelle et le contact de la terre les faisait rire. Elles s'assirent au pied d'un arbre, elles étaient fatiguées et elles jouèrent mollement à creuser du bout de l'index des petits terriers dans lesquels elles découvraient de gros vers de terre qu'elles écrasaient entre leurs doigts. Elles voulaient toujours savoir ce qu'il y avait à l'intérieur des choses : dans le ventre des animaux, dans les tiges des fleurs, dans les troncs des arbres. Elles voulaient éventrer le monde dans l'espoir de percer son mystère.