"L'autre moitié de soi" : Brit Bennett bouscule le concept d'identité noire avec un brillant second roman

A travers le destin de deux sœurs jumelles nées dans une "ville de couleur" où les Noirs sont blancs, Brit Bennett interroge sans tabou la question de l'identité afro-américaine, et au-delà, l'identité tout court.

La romancière américaine Brit Bennett le 20 avril 2017
La romancière américaine Brit Bennett le 20 avril 2017 (Leonardo Cendamo/Leemage/ AFP)

Qu'est-ce qu'être noir ? A travers le destin de deux sœurs jumelles noires à la peau blanche, la romancière américaine Brit Bennett creuse cette question et interroge plus largement celle de l'identité. L'autre moitié de soi est le deuxième roman de Britt Bennett, qui s'était fait connaître en 2017 avec Le cœur battant de nos mères, prix Lire du premier roman étranger, vendu à 40 000 exemplaires. Ce nouveau roman paru le 19 août aux éditions Autrement est en lice pour le prix Medicis du roman étranger. 

L'histoire : 14 août 1954, un événement vient bousculer la routine de la petite ville américaine de Mallard, en Louisiane. Les sœurs Vignes, Stella et Désirée, des jumelles âgées de 14 ans, ont disparu. On ne les a pas revues après le bal de la Fête du fondateur. Une fête qui compte dans cette petite ville pas tout à fait comme les autres, car peuplée d'habitants Noirs à la peau claire. Si claire que certains, comme Stella et Désirée, peuvent être pris pour des Blancs. Mallard, "une de ces villes qui sont une idée avant d'être un lieu" a été fondée par un certain Alfonse Decuir en 1848, un mulâtre affranchi à la peau claire, "un cadeau qui condamnait à la solitude". Jamais accepté en tant que Blanc mais "refusant d'être assimilé aux Nègres", il épousa une femme encore plus pâle que lui, rêvant d'une lignée d'enfants qui de génération en génération deviendraient "toujours plus clairs, comme une tasse de café qu'on diluerait peu à peu avec le lait". Quand en 1954 les deux sœurs Vignes s'enfuient, le rêve d'Alfonse Decuir est devenu réalité, avec le temps, Mallard est devenue une "ville de couleur" peuplée de Noirs à la peau blanche.

Les deux jeunes filles ont quitté la ville sur une idée de Désirée, qui se rêve actrice et ne supporte plus l'ambiance confinée de ce "trou". Stella l'a suivie. Elles ont partagé ensemble à la Nouvelle-Orléans les premiers mois et émois de leur "liberté" loin de Mallard. Mais rapidement la route de cette paire d'inséparables s'est scindée. Stella s'est glissée secrètement dans la peau d'une blanche. Désirée a épousé "l'homme le plus noir qu'elle avait pu trouver". Plus tard, pour échapper à la violence de son mari, elle est rentrée à Mallard chez sa mère, avec sa fille Jude, couleur d'ébène comme son père. Stella de son côté a coupé toute relation avec sa vie d'avant, pour protéger son secret, qu'elle cache tremblante à son mari, et à sa fille Kennedy, aussi blonde que sa cousine est noire, rendant vaines toutes les tentatives de Désirée pour retrouver sa sœur disparue. Un fossé infranchissable s'est creusé, que leurs filles respectives parviendront peut-être, avec le temps, à combler.

"Une identité, ça se construit"

Qu'est-ce qu'être Noir ? Comment devient-on ce que l'on est ? Que faut-il sacrifier de sa propre histoire, de celle de sa famille, pour devenir soi-même ? Comment peut-on échapper à la case assignée sans se fracasser ? A travers cette fresque familiale à deux têtes, la romancière Brit Bennett déconstruit le schéma binaire Noir/Blanc. Elle démontre au fil de son récit que la question de l'identité et la construction d'une personnalité est une combinaison complexe, qui tient autant d'une histoire familiale, culturelle, que d'un chemin individuel, personnel porté aussi par le hasard. Comme semble l'indiquer le titre du roman, la gémellité de Désirée et Stella peut se lire également comme la métaphore des possibles. Et puis comme le dit Kennedy, alors jeune apprentie comédienne, "on ne se trouve pas comme ça : une identité, ça se construit. Il faut inventer la personne qu’on voulait être".

La romancière nourrit son récit d'un contre-point, avec le personnage de Reese, le compagnon transsexuel de Jude, comme un éclairage de côté ajouté à sa démonstration. L'identité n'est pas seulement une question de couleur de peau, le genre n'est pas seulement une question de sexe. La perception que l'on a de soi-même, le regard des autres, ce que l'on perçoit ou imagine de ce regard, le poids d'un héritage sont autant d'éléments qui pèsent dans la construction d'une identité, bien plus peut-être que la réalité d'une couleur de peau ou la forme d'un corps. Une idée conceptuelle et insaisissable que la romancière incarne à merveille à travers l'invention de cette ville imaginaire et emblématique, et le destin de ses deux personnages, dans leur chair, leurs émotions, leurs doutes, leurs joies et leurs souffrances.

Bientôt adapté en série

Brit Bennett offre une réflexion très profonde sur cette question de l'identité afro-américaine, aujourd'hui au cœur de l'actualité, poussant son sujet jusqu'à l'absurde pour en révéler les paradoxes et la complexité. Une construction habile, des personnages principaux et secondaires magnifiques, dessinés avec subtilité, une écriture ample et fluide : on ne lâche pas ce roman offrant un regard décalé sur la question de l'identité noire aux États-Unis, avec en arrière-plan l'histoire d'une communauté et du combat pour son émancipation dans les années 60, et jusqu'à la fin des années 80. Mieux, ce roman nous interroge sur la construction d'une identité au sens bien plus large, humain, tout simplement. Passionnant.

Le roman de Brit Bennett figure en haut du classement des meilleures ventes du New York Times depuis sa sortie aux États-Unis le 2 juin, en pleine campagne des présidentielles.  En traduction dans une quinzaine de pays, HBO vient d’en acheter les droits pour l'adapter en série.  

Couverture de \"L\'autre moitié de soi\", de Brit Bennett, août 2020
Couverture de "L'autre moitié de soi", de Brit Bennett, août 2020 (Editions Autrement)

L'autre moitié de soi, de Brit Bennett, traduit de l'anglais (États-Unis) par Karine Lalechère (Autrement - 477 pages – 22,90 €)  

Extrait : "Elle s’efforça de maîtriser les battements de son cœur. Elle s’était déjà fait prendre. La deuxième fois qu’elle avait prétendu être blanche. Pendant son dernier été à Mallard, plusieurs semaines après s’être aventurée dans la boutique de breloques, elle s’était rendue au musée d’art de la Louisiane du Sud un samedi matin comme les autres, pas un jour réservé aux Noirs. Elle avait monté les marches de l’entrée principale, sans passer par la petite porte sur le côté. Personne ne l’avait arrêtée et, une fois encore, elle s’était sentie idiote de ne pas avoir essayé plus tôt. Pour être blanc, il suffisait d’oser. Elle pouvait convaincre n’importe qui qu’elle était à sa place, le tout était de donner le change.
Dans le musée, elle avait lentement parcouru les salles, étudiant les impressionnistes flous. Elle écoutait distraitement le vieux guide bénévole qui récitait son laïus à un cercle d’enfants apathiques, quand elle avait remarqué un gardien, un Noir, qui l’observait dans un coin. Il lui avait adressé un clin d’œil. Horrifiée, elle était passée devant lui à toute allure, tête baissée. Elle ne s’était autorisée à souffler que lorsqu’elle avait retrouvé le soleil. Elle était rentrée en bus à Mallard, le visage brûlant. Bien sûr que ce n’était pas si simple de se faire passer pour une Blanche. Bien sûr que le gardien noir ne se laisserait pas abuser. On reconnaît toujours les siens, disait sa mère."  (L'autre moitié de soi, page 211)