Erri De Luca, intime comme jamais avec "Le tour de l'oie", la conversation d'un père avec le fils qu'il n'a jamais eu

Erri De Luca publie "Le tour de l'oie" (Gallimard), un récit qui met en scène un père s'inventant le temps d'une nuit un fils qu'il n'a jamais eu. Un livre bouleversant, sans doute le plus intime de ce grand écrivain italien.

Erri De Luca, mai 2018
Erri De Luca, mai 2018 (OMAR BAI / NURPHOTO / AFP)
L'histoire : Nuit d'orage, dans le clair-obscur d'un soir sans électricité, à la lumière d'une bougie, un homme engage une conversation avec celui qu'il imagine être le fils qu'il n'a jamais eu. Ce père putatif met le couvert pour deux, et entame avec son fils inventé un dialogue au cours duquel il revisite toute sa vie d'homme et de romancier. Le fils prend peu à peu corps et vie à la manière de Pinocchio dans les mains du vieux Geppetto, inspirateur de ce "jeu" improvisé au cœur de l'hiver.

"Un rameau sans bourgeon"

Sa mère à lui était née en 1925, sa grand-mère en 1900 et il est venu au monde en 1950. En 1975, il a interrompu cette "échéance des naissances", devenant un "rameau sans bourgeon".

D'où sort ce fils ? Il n'est pas "ce bout de voyage, retiré à la cuillère", lui dit le père, qui ne sait pas non plus "de quelle mère il pouvait venir au monde". La vie ne lui a pas donné d'enfant, mais il ne reproche rien ni aux femmes qui n'en ont pas voulu de lui, ni à la vie. "J'ai eu plus qu'il n'est juste, ce qui est déjà beaucoup en soi, car le juste, comme le nécessaire, manque à la plupart".

"Je te raconte un peu de vie qui a filé"

Ce fils, que le père "invente si fort que la réalité ne peut l'égaler" est déjà un adulte de 40 ans. "Je ne sais pas comment tu étais avant", lui dit le père. "Tu es un étranger, fils, autant que la lune dans le ciel le matin, qui reste encore après le déclin de la nuit". A quoi bon convoquer cet étranger ?

"Je te raconte un peu de vie qui a filé", commence-t-il. Cette vie qui ressemble à s'y méprendre à celle de l'auteur, et qu'il dépose aux pieds de ce fils imaginé. Il a grandi dans les ruelles d'un quartier pauvre de Naples, a passé ses étés sur l’île d'Ischia, pieds nus sur les rochers, eau de mer dans le nez comme un rappel à la puissance de la nature sauvage.

"Je n'aurais pas pu t'élever, je me suffisais à peine à moi-même".

Il a connu le travail harassant de l'ouvrier qu'il a été par choix pendant deux décennies, l'engagement politique radical, à la limite de la lutte armée, puis l'exil, et la clandestinité. Le narrateur a aussi exploré les limites de son corps en escaladant les montagnes, ou en faisant "un voyage vers le fond du jeûne". "Je n'aurais pas pu t'élever, je me suffisais à peine à moi-même".

Lecteur "heureux", écrivain "satisfait", il aime les mots, les livres, et raconter des histoires. Il a une passion pour la Bible, même s'il est athée. Il a connu la guerre en Bosnie, la maladie en Afrique, mais aussi le corps des femmes, et il aime le cirque, "le plus grand spectacle du monde".

Le père s'adresse à son fils en italien, c'est bien la preuve qu'il ne parle pas tout seul, puisque c'est en napolitain que lui vient habituellement le dialogue intérieur. Le napolitain, qu'il parlait enfant dans la rue, tandis que le père exigeait l'italien.

La confrontation

Les souvenirs arrivent tantôt avec le vent, "qui fait un bruit sec de toux dans la cheminée" : "Le poivre de la galette nous brûlait la gorge et dans notre corps bouillait la colère d'hommes renvoyés des usines", tantôt par la matière : les aubergines à la Parmigiana préparés par sa mère, la tranche de pain grillée avec de l'huile d'olive qu'il partage avec son fils, la roche, l'eau de mer…

Le récit ne suit pas la logique du temps. Les souvenirs viennent en désordre, expulsés dans la pénombre, et finissent par se cogner au fils. L'homme se frotte au regard critique de son interlocuteur, le mettant devant ses contradictions, ses échecs, ses incomplétudes. La confession tourne à la confrontation. Père et fils, comme souvent dans la vraie vie, ne sont pas pareils. Le fils aime vivre en ville, au milieu des gens. Le père a choisi la solitude d'une maison isolée. "Toi dans cette campagne, tu ressembles à une plante, à une chambre, plus qu'à un homme", dit le fils au père. "Tu t'es fait absorber par le paysage", ajoute-t-il. 

Le père escalade, le fils joue au tennis. Le père a connu "les poids, les travaux manuels", le fils pas. "Tes histoires physiques peuvent se raconter, non pas se partager. Les suées ne se transmettent pas". Le père est athée, le fils voit dans ce qui nous entoure la doublure d'un créateur…

"Ta présence suffit pour créer ma paternité"

L'ancien monde s'adresse au nouveau. "Je suis d'une époque révolue, je pleure pour un deuil, un sauvetage, le souvenir de ceux que je vois en rêve". Le nécessaire idéalisme et les révoltes du père sont perçus par le fils comme des "sornettes", nées dans "une époque d'écervelés" "incompréhensible", où l'on "pouvait croire à l'impossible". Un fils qui se sent citoyen de la "Nouvelle Europe", rêvant d'un "passeport unique en plus de la monnaie". Il est hermétique aux "revendications de différences, à la manie d'exalter une identité locale" de son père.

"On ne pourra pas retirer cette nuit du registre des nuits, faire qu'elle ne soit jamais arrivée". N'empêche, cette nuit "irréparable" prend fin. Le fils retourne à l'intérieur du père, dans l'espace où il lui a fait une place. D'étranger il devient familier. Il a non seulement pris chair, mais il a aussi donné naissance à un père. "Ta présence suffit ici et ce soir pour créer ma paternité".

"Enrôlé dans son passé"

"Le tour de l'oie" est le récit d'une filiation. "Imaginons qu'aujourd'hui soit un soir de Noël pour nous deux. Tu ouvres ton paquet et tu découvres un chapeau de chasseur alpin avec une plume de corbeau. Ce fut un cadeau inoubliable quand papa me l'a offert. Il m'avait enrôlé dans son passé, transmis une consigne. C'est ce que je fais maintenant avec toi. Je te vois avec ce chapeau sur la tête". Le récit est hanté par la présence du père, et de la mère, par ce qu'ils ont transmis à celui qui est avant tout resté un fils, et qui tente, dans la profondeur de cette longue nuit d'hiver, de reprendre le fil interrompu.

Avec ce "Tour de l'oie", Erri De Luca publie sans doute son livre le plus intime, une mise à nu, en forme de tour de passe-passe, d'illusion ("du latin "in ludere", entrer dans le jeu", le narrateur aime ça). A travers la confrontation avec ce fils inventé, c'est toute son existence, toute sa vie d'homme et d'écrivain que questionne l'auteur de "Tu, mio" (Rivages, 1998), "Montedidio" (Gallimard, Prix Femina 2002), plus récemment "Les poissons ne ferment pas les yeux" (Gallimard) ou "Les Saintes du scandale", (Mercure de France) en 2013 ou encore "La nature exposée" (Gallimard, 2017).

Magie de la littérature : quand on referme ce livre, aucun doute, le fils existe. La preuve, il a ouvert des fenêtres sur l'œuvre de ce raconteur d'histoires qui lui a donné vie et dont la langue, incroyablement juste, est dotée du pouvoir de transporter le lecteur dans sa vérité.

"Le tour de l'oie", Erri De Luca, traduit de l'italien par Danièle Valin
(Gallimard - 176 pages - 16 euros)

Extrait :

Je me suis obstiné à donner du poids, une force de gravité à ma substance évaporée.
Quelqu'un qui écrit des histoires : existe-t-il une activité plus effilochée ?
Je vis au milieu d'un nombre limité de mots.
J'ai essayé d'augmenter leur masse en apprenant d'autres langues.
Je suis une personne d'air."

"Le tour de l'oie", page 74