"Bénie soit Sixtine", premier roman de Maylis Adhémar : la chronique édifiante d'une rescapée du catholicisme intégriste

Un premier roman très réussi qui fait le récit d'une émancipation et croque sans concession la bourgeoisie catholique intégriste et réactionnaire. 

La journaliste et romancière Maylis Adhémar, autrice de \"Bénie soit Sixtine\", Julliard août 2020
La journaliste et romancière Maylis Adhémar, autrice de "Bénie soit Sixtine", Julliard août 2020 (Rémy Gabala)

Née en 1985, Maylis Adhémar vit et travaille à Toulouse comme journaliste indépendante. Bénie soit Sixtine publié le 20 août aux éditions Julliard, est son premier roman. Il est inspiré de sa propre vie.  

L'histoire : elle commence en avril 2012, à la messe. Une vraie bonne messe de deux heures à l'ancienne, avec génuflexions, "rite tridentin, flamboyante liturgie, en latin, propre aux catholiques romains depuis le XVIe siècle". On marie Hugo et Marie-Sophie, deux jeunes gens de bonnes familles catholiques "tradi", entendez intégristes. C'est à cette occasion que Sixtine rencontre son futur époux, Pierre-Louis Sue de la Garde, un excellent parti. Ce jeune homme "élancé, solide, cheveux ras, nuque dégagée, le costume parfaitement taillé, bleu marine, les boutons à fleur de lys et le nœud papillon rouge-bordeaux" lui a tapé dans l'œil, et réciproquement. Il est très engagé dans le mouvement des Frères de la Croix, fondé par le Père André en 1971 en réaction au Concile Vatican II, "considéré comme l'œuvre du diable".

La famille de Sixtine n'est pas totalement au clair question pedigree, mais la présence de Sœur Thérèse de Jésus dans les rangs de la fratrie de Sixtine -sa sœur aînée- a de quoi rassurer Madeleine Sue de la Garde, mère de Pierre-Louis, et "fille de Saint-cyrien, épouse de Saint-cyrien, mère de cinq garçons et de trois filles, grand-mère de sept petites têtes blondes, et responsable de la chorale au camp d'été pour jeunes des Frères de la Croix". Une fois mariée, Sixtine abandonne les études. Elle aura largement de quoi s'occuper avec la progéniture attendue, qui ne tarde pas à s'annoncer avec l'arrivée d'un premier bébé. Seulement voilà, le scénario tout tracé bifurque après la survenue d'un événement tragique et inattendu.  

Robes à smocks et bénédicité

Avec ce premier roman inspiré de sa propre vie, a confié l'auteure toulousaine, Maylis Adhémar nous embarque au cœur d'un mouvement intégriste sectaire, où l'on ne rigole ni avec la religion ni avec les principes. Prière tous les jours et pour tout le monde, à genoux de préférence, camps d'été et chorale pour les enfants. Une fille ne joue pas au foot, porte des robes à smocks et jamais de la vie des shorts, reste vierge jusqu'aux épousailles. Une fois l'affaire conclue sans plaisir, la femme se dévoue corps et âme à son mari, et à ses enfants, qu'il est de bon ton d'avoir en grand nombre. Les hommes ont les cheveux ras, sortent de Saint-Cyr ou de l'X, hors des grandes écoles point de salut.

L'étranger,  l'homosexuel, l'artiste aux cheveux trop longs, le militant d'extrême-gauche… Dans les rangs des "ultras" on cultive la haine de tout ce que l'on considère comme un péril menaçant le modèle à perpétuer. Une haine criée dans les manifestations contre le "mariage des tantouzes". Et pour les plus motivés, comme Pierre-Louis, il y a aussi la "milice", qui organise des opérations coup de poing pour traquer et corriger les ennemis de la bonne France et de la bonne morale…

Rompre

Pieuse mais vivante, Sixtine, a grandi dans ce bain d'interdits et d'injonctions intenables en étouffant ses désirs, en domestiquant sa nature de "garçon manqué", en soignant sa culpabilité dans la prière. Avec son mariage, puis sa première grossesse qu'elle vit mal, son petit monde se fissure, jusqu'à s'effondrer après ce fameux accident. S'ouvre alors à elle une autre vérité, une autre vie, un autre chemin pour sa foi, toujours vivante, à condition, et ce n'est pas chose facile, de rompre avec le monde d'avant. 

Ferme autogérée, squats, son émancipation la porte vers d'autres univers, aux antipodes de celui dans lequel elle a grandi. Sixtine y gagnera la liberté, et une chance de renouer avec un pan entier de l'histoire familiale -la rupture avec le milieu d'origine n'étant manifestement pas une première dans la famille. L'histoire est habilement distillée à travers des lettres de sa grand-mère adressées à sa mère, semées au fil du récit. 

Entre thriller psychologique et documentaire sociologique

Ce premier roman bien construit, écrit d'une plume concise, rythmée, juste ce qu'il faut de distance, se lit autant comme un thriller psychologique que comme un documentaire sociologique. La romancière dessine un très beau portrait de femme. Elle nous fait partager sans relâche les émotions de sa jeune héroïne, la violence de l'emprise sectaire, les inquiétudes qui accompagnent l'émancipation, l'éveil des sens, la naissance de l'amour maternel, au sens intime et non codifié comme l'imposait son milieu.

Ajoutez à cela un un regard aiguisé sur les microcosmes où se jouent les péripéties de cette intrigue, ce premier roman est un livre qu'on ne lâche pas. Bénie soit Sixtine, est le "coup de coeur", de Vanessa Springora, nouvelle patronne des éditions Julliard. Coup de coeur partagé. 

Couverture de \"Bénie soit Sixtine\"
Couverture de "Bénie soit Sixtine" (Julliard, 2020)

Bénie soit Sixtine, de Maylis Adhémar
(Julliard - 304 pages - 18 €)

Extrait :

"À eux tous, ils sont le coeur de la Milice. Les voilà au complet, si heureux d’être rassemblés pour applaudir leurs rockstars. Et les Nouveaux Croisés entrent en scène avec une reprise de « S’il suffisait d’aimer ».

S’il suffisait d’se soumettre, s’il suffisait d’aimer
S’il suffisait qu’on aime Arabes et sans-papiers
S’il suffisait d’se soumettre, s’il suffisait d’aimer
Je
ferais de la France, un gouffre pour l’éternité…

Les chansons s’égrènent, les visages rayonnent. On rit, on applaudit, on se régale ! Pierre-Louis est hilare, il se lève à plusieurs reprises en battant des mains. Les thèmes défilent : le mariage homosexuel, l’invasion des migrants musulmans, les Blancs ayant oublié que la France est la fille aînée de l’Église, les politiques vendus, les journalistes soumis, les Juifs, les Arabes, les francs-maçons, le racisme anti-Blancs, la maladie de la repentance… Les voix sont belles, les paroles pleines de fiel et d’humour. Sixtine regarde le visage de Pierre-Louis, attrape son bonheur au vol. Tout cela est vraiment parfait. Elle aimerait juste, maintenant, que les chanteuses entonnent un autre air, une berceuse, tiens, oui, une vraie berceuse pour le petit morceau d’enfant caché dans son ventre. Comme cette chanson créole apprise d’une fille de La Réunion avec la Chorale enchantée." (Bénie soit Sixtine, page 61)