"Au printemps des monstres" : avec son dernier roman, Philippe Jaenada instille le doute sur l'affaire Lucien Léger

Le dernier roman de Philippe Jaenada, un pavé de 750 pages, est une enquête sur le meurtre d'un garçon de 11 ans en 1964, qui a valu à Lucien Léger de passer 41 ans en prison.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'écrivain Philippe Jaenada, 25 août 2021 (JOEL SAGET / AFP)

Tous ceux qui connaissent l'histoire du meurtre pour lequel Lucien Léger a passé 41 ans en prison le pensent coupable. Mais après avoir rouvert le dossier, l'écrivain Philippe Jaenada aimerait le voir "réhabilité".

Au printemps des monstres, immense roman de 750 pages publié le 19 août aux éditions Mialet-Barrault, détaille les doutes qui pèsent sur sa condamnation à perpétuité pour l'homicide d'un garçon de 11 ans enlevé à Paris un soir de 1964 et retrouvé mort à Verrières-le-Buisson (Essonne) le lendemain.

Lucien Léger n'a rien de sympathique. Il a revendiqué le meurtre dans des courriers signés "L'Etrangleur", il s'est fait arrêter à force de fanfaronner, et sa rétractation a été tardive. On entre donc dans le livre avec appréhension ou scepticisme. On en ressort au minimum troublé, sinon persuadé d'une grave erreur judiciaire.

"La seule chose dont on peut être raisonnablement certain (...) c'est qu'on a condamné Lucien Léger à tort. (...) Même si je suis persuadé qu'il ne l'a pas tué, je pense, prudemment, que son rôle a été plus complexe, plus actif ou plus compromettant qu'il ne l'avoue", écrit l'auteur.

Ni preuve ni témoin

Mais celui-ci est réaliste. Dans un dossier où une demande de procès en révision a déjà échoué en 1977, la perspective semble lointaine de voir la justice se pencher de nouveau sur cette énigme.

Après avoir lu ce livre, "il y aura plus de gens qui penseront qu'il est innocent, puisqu'il y en avait zéro, mais (...) quand on voit que Seznec par exemple n'est toujours pas réhabilité...", dit-il à l'AFP, en prenant l'exemple d'une affaire d'homicide de 1924 qui a suscité de multiples témoignages contradictoires et demandes de révision, toutes rejetées.

Couverture du roman "Au printemps des monstres", de Philippe Jaenada, août 2021 (Editions Mialet-Barrault)

"J'aimerais que quelque chose se débloque (...) J'aimerais, ne serait-ce, et c'est un peu cynique de dire ça, ne serait-ce que par curiosité, savoir qui a tué cet enfant", ajoute-t-il. "Si Lucien Léger est réhabilité, si l'affaire est résolue, si quelqu'un d'autre est accusé, c'est bien! Je ne suis pas contre du tout, au contraire. Mais moi, mon but, mon rôle, c'était de raconter l'histoire".

Cette histoire est celle d'une condamnation sans preuve matérielle, ni mobile puisque celui du crime sexuel semble très peu crédible, ni témoin qui aurait vu Lucien Léger où que ce soit, ni chronologie vraisemblable, ni mode opératoire clairement établi. Il n'y a que des aveux, répétés de nombreuses fois mais fluctuants. Dès qu'on les examine attentivement, ils ne correspondent pas aux constatations.

Défense absurde

Comme dans ses précédents livres sur des faits divers célèbres, La Petite Femelle à propos de l'affaire Pauline Dubuisson en 1951, et La Serpe, Prix Femina 2017, sur le triple meurtre d'Escoire (Dordogne) en 1941, le romancier raconte ses périples dans les archives et sur les lieux pour élucider chaque détail. Parfois il y parvient, d'autres fois il bute sur des inconnues. La victime, Luc Taron, a une mère toujours en vie, aujourd'hui nonagénaire.

"Je ne suis pas à l'aise avec Suzanne Taron. (...) Elle va lire 700 pages sur la mort de son fils, et quelqu'un qui dit que le meurtrier n'est pas celui qu'on croit"

Philippe Jaenada

auteur de "Au printemps des monstres"

Lucien Léger est mort à 71 ans, en 2008, trois ans après sa sortie de détention. "Une vie complètement ravagée, détruite. Mais il l'a cherché ! Au début il a écrit des trucs atroces", des lettres envoyées aux parents et à la presse qui relèvent du sadisme, comme le détaille Au printemps des monstres.

L'homme s'est aussi empêtré dans une défense absurde dictée par son avocat, où il reconnaissait sa culpabilité dans l'espoir d'être reconnu irresponsable, puis dans des dénégations jamais prises au sérieux. Il accusait en effet un homme dont il ne voulait pas révéler le véritable nom, rendant impossible la tâche de ceux qui doutaient qu'il ait agi seul.

Son incarcération record aurait pu être évitée, pense l'écrivain: "Lucien Léger, si à partir de 1979 il avait dit : c'est moi, en fait d'accord c'est moi, il sortait".

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