Patrick Grainville, l'Immortel qui a longtemps refusé de siéger sous la coupole

Le romancier Patrick Grainville est reçu ce jeudi 21 février à l’Académie française, Quai de Conti à Paris. L'auteur des "Flambloyants", prix Goncourt 1976, a pourtant longtemps boudé cette institution, avant de céder à l'amicale pression de ses amis pour en être membre : "j'avais peur d'être fossilisé", a-t-il expliqué.

Jean-Marie Rouart (G) remet à Patrick Grainville (D) le 18 février 2019 son épée d\'académicien, avant son intronisation à l\'Académie française le 21 du même mois, 
Jean-Marie Rouart (G) remet à Patrick Grainville (D) le 18 février 2019 son épée d'académicien, avant son intronisation à l'Académie française le 21 du même mois,  (FRANCOIS GUILLOT / AFP)
"Tu as créé une révolution dans les mœurs académiques parce qu'il est d'usage que ce soit les candidats qui poursuivent de leur assiduité les académiciens (...) Te concernant, c'est nous qui avons été obligés de te faire la cour pour que tu viennes parmi nous", rappelait en souriant Jean-Marie Rouart le 18 février. Il officiait alors à la "cérémonie de l'épée", une réunion privée et amicale autour du futur académicien au cours de laquelle lui est remise son épée, un des signes distinctifs, avec l'habit vert, des Académiciens.

Peur d'être "fossilisé"

Petite leçon à l'usage des futurs candidats, "l'Académie n'aime pas les gens qui se jettent à sa tête", insistait Jean-Marie Rouart. Les trois dernières élections se sont soldées par des "élections blanches", aucun candidat ne trouvant grâce aux yeux des académiciens. Pourquoi avoir si longtemps hésité à se porter candidat à ce fauteuil quand tant d'autres rêvent de s'y poser? "J'avais peur d'être fossilisé", répond l'auteur des "Flambloyants", roman épique qui lui valut à 29 ans, en 1976, de recevoir le prix Goncourt.

A Jean-Marie Rouart qui le premier lui demanda de postuler, il a longtemps répondu qu'il était "trop jeune" pour y songer. "Ça passera", lui répondit son collègue du Figaro littéraire. "Je pique des colères épouvantables", avança alors le romancier. "Personne n'est parfait", rétorqua Jean-Marie Rouart.

En charge du mot "victoire"

A bout d'arguments, Patrick Grainville postula pour le fauteuil vacant du populaire historien Alain Decaux (décédé en 2016). Il fut élu au premier tour. Plus sérieusement, l'écrivain, auteur de 26 romans, tous publiés au Seuil, a déclaré vouloir défendre la langue française qu'il estime malmenée. Il voue aux gémonies l'écriture inclusive, refuse de se soumettre au "franglais" ou "globish".

Comme le veut la tradition, ses pairs lui ont attribué un mot que le nouvel académicien devra défendre à la commission du dictionnaire. "C'est le mot ‘victoire’", confie à l'AFP Amin Maalouf, un des académiciens présents à la cérémonie de remise de l'épée aux côtés notamment de Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie, Florence Delay, Xavier Darcos, Marc Lambron et Dominique Bona qui, jeudi, prononcera l'éloge de Patrick Grainville sous la Coupole.
(FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Les secrets d’une épée

En attendant cet instant solennel, le romancier joyeux a fait admirer son épée à l'assistance réunie dans un salon de la Maison des polytechniciens à Paris. L'épée de l'écrivain, connu pour son écriture charnelle et pleine de démesure, est d'une sobriété remarquable. Sur sa poignée sont gravés un F (comme Fanny, le prénom de son épouse) et un G (comme Grainville). Épée d'officier-médecin (elle appartenait à un grand-oncle de l'écrivain), un caducée est gravé sur sa garde. "Ce n'est pas une épée guerrière, c'est une épée guérisseuse", fait remarquer l'écrivain à la mèche en bataille. "Le caducée comporte le signe de l'arbre", poursuit cet amoureux éperdu des forêts, qui aurait voulu être "garde-forestier en Afrique".

Mais ce dont le romancier de 71 ans est le plus fier se cache sous le fourreau de l'arme. Une date, 1913, est gravée dans l'acier de la lame au fil toujours tranchant. "C'est l'année de naissance de mon père", explique Patrick Grainville. "1913 est une année capitale. C'est l'année de parution d'’Alcools’ de Guillaume Apollinaire, mon poète préféré, c'est l'année de la création du ‘Sacre du printemps’ de Stravinsky, c'est l'année de la publication de ‘Du côté de chez Swann’ de Proust...", énumère-t-il.

Parmi les quelques dizaines d'invités qui se pressaient autour du futur académicien, on remarque notamment Bernard Pivot, président de l'académie Goncourt, le journaliste Ivan Levaï et Maryse Wolinski, veuve du dessinateur Georges Wolinski, assassiné lors de l'attentat contre Charlie Hebdo.