BD. "Il fallait que je vous le dise" d'Aude Mermilliod : l'avortement, une affaire pas si simple

L'auteure de bande dessinée Aude Mermilliod a subi il y a quelques années un avortement. Elle partage son expérience dans ce nouveau roman graphique, avec la complicité de Martin Winkler, médecin et écrivain.

\"Il fallait que je vous le dise\", page 37
"Il fallait que je vous le dise", page 37 (Aude Mermilliod / Casterman)

Plus de 200.000 femmes ont recours à l'avortement chaque année en France. Autorisé dans notre pays depuis la Loi Veil en 1974, l'avortement est-il devenu un phénomène anodin ? Que ressentent les femmes y ayant recours ? L'auteure de bande dessinée Aude Mermilliod a décidé, 8 ans après avoir traversé cette épreuve, de raconter son expérience, ses doutes, ses douleurs.

J'ai écrit ce livre pour parler de ce deuil qui n'en porte pas le nom – qu'est l'avortement.Aude Mermilliod

Pour raconter cette histoire, Aude Mermilliod s'est associée à Martin Winkler, médecin et écrivain. On y apprend que l'auteur de La maladie de Sachs a quand il était jeune médecin décidé de pratiquer des avortements. Sous la plume d'Aude Mermilliod, il offre un point de vue d'homme, et de médecin.

L'ambivalence des sentiments

La dessinatrice raconte sa propre histoire à la première personne, sans tabou et sans pathos. Une séparation, suivie d'une rencontre et puis d'"une après-midi à faire l'amour". Quelques semaines plus tard, des symptômes étranges, des répulsions bizarres, des envies intempestives. Armée de son stérilet, la jeune femme n'imagine pas une seconde que ces manifestations inhabituelles sont le fait d'une grossesse. Et pourtant, les deux petites lignes roses qui apparaissent sur le test ne laissent planer aucun doute. Sans hésitation, elle décide d'avorter.

\"Il fallait que je vous le dise\", page 37
"Il fallait que je vous le dise", page 37 (AUDE MERMILLIOD / CASTERMAN)
La suite se révèle beaucoup plus compliquée, avec les doutes qui s'installent, les sentiments ambivalents : "J'ai presque espéré que ce soit ça", confie-t-elle à une amie venue la soutenir, avant de s'engager dans le parcours, semé de petits cailloux blessants : une échographie perturbante, une opération douloureuse et  puis les sentiments qui surgissent et qui persistent, longtemps après. La dessinatrice n'occulte rien de son parcours, ni la brutalité des événements, ni de la confusion des sentiments.

Je crois qu'il est là le sujet de ce livre, dans tous ces espaces confus, flous, faits d'émotions brutes… Essayer de mettre des mots dessus, et si ça ne peut pas se dire, peut-être que ça peut se dessiner.Aude Mermilliod

L'engagement de Martin Winkler

En contrepoint de cette expérience vécue de l'intérieur, celle de Martin Winkler, qui s'est engagé au début de sa carrière de médecin généraliste dans ce combat pour le droit à l'avortement, en allant observer le travail du planning familial, puis en pratiquant lui-même des IVG. Pas de tabous ici non plus, notamment sur les maladresses du jeune médecin au début de sa pratique.

"Je sais que c'est pas facile, mais notre boulot c'est pas de les sauver ou d'leur faire la leçon", lui dit Yvonne, une infirmière, après l'avoir observé à plusieurs reprise faire des remarques aux femmes qu'il opère. Leçon retenue : il met tout en œuvre ensuite pour rendre ce moment moins désagréable. De cette expérience au planning familial au Mans, Martin Winkler en fera la matière de Vacation (POL, 1989), son tout premier roman.

Aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement,Simone Veille 26 novembre 1974 à l'Assemblée Nationale

Avec un propos direct, cru mais toujours subtil, servi par un dessin au trait noir rehaussé de couleurs douces mais lumineuses, Il fallait que je vous le dise est un témoignage à la fois instructif et touchant sur cet événement partagé par des centaines de milliers de femmes et d'hommes, et aujourd'hui encore souvent entouré de tabous, de jugements moraux et de culpabilité. Aude Mérmilliod, avec la complicité et l'expérience de Martin Winkler, bouscule avec ce beau roman graphique les idées reçues sur l'avortement et ouvre aussi plus largement une réflexion sur la question complexe et très personnelle du choix de la maternité.

Couverture de \"Il fallait que je vous le dise\"
Couverture de "Il fallait que je vous le dise" (Aude Mermilliod / Casterman)

Il fallait que je vous le dise, Aude Merilliod 
(Casterman - 168 pages couleurs - 22 € - parution le 7 mai)