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"Chien 51" : Laurent Gaudé scrute les maux du présent dans un brillant polar d'anticipation

Laurent Gaudé, Prix Goncourt 2004 pour "Le Soleil des Scorta", scanne le monde d'aujourd'hui dans un polar d'anticipation très sombre, empreint de nostalgie.

Article rédigé par Laurence Houot
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 4 min
Portrait du romancier et dramaturge français Laurent Gaudé, 2020 (Jean-Luc Bertini)

Dans Nous l'Europe banquet des peuples (Actes Sud), publié juste avant la pandémie, Laurent Gaudé retraçait dans un poème fulgurant l'histoire de l'Europe depuis la naissance des nations et de la société industrielle au XIXe siècle, jusqu'à l'Europe désenchantée d'aujourd'hui. Avec Chien 51, un polar dystopique, c'est comme s'il nous racontait la suite de l'histoire, celle d'un monde en faillite, vendu au plus offrant. Chien 51 est paru le 17 août aux éditions Actes Sud.

L'histoire : Zem Sparak, la cinquantaine, est policier dans la zone 3, le plus misérable des quartiers de Magnapole, une ville tentaculaire régentée par un grand groupe international, GoldTex, désormais propriétaire de la Grèce, vendue au plus offrant après sa faillite. Zem Sparak n'a pas toujours été un "chien", comme sont surnommés les flics de la zone 3. Dans le monde d'avant, Zem avait des convictions, combattait avec d'autres pour sauver son pays pendant l'insurrection, mais il a trahi ses frères d'armes, et depuis vit dans la culpabilité et dans la nostalgie d'un monde disparu. Exilé, il n'a plus aucun espoir de retour. Son pays volontairement rendu inhabitable, a été vidé de sa population.

"Détaché de tout, allant, venant, sans affect, sans projet", son seul réconfort lui est désormais procuré par l'"Okios" une drogue technologique qui lui permet de retourner virtuellement dans le passé, à Athènes, son paradis perdu.

"Il repense au jeune homme qu’il était alors, torse nu, bras tendus, insultant les policiers avec un air bravache, ce jeune homme qui ne savait pas qu’il était en train de vivre ses derniers instants d’homme libre. Cela le rend triste, de la mélancolie du vieillard qui se souvient des mondes engloutis"

"Chien 51"

page 51

Et puis une nouvelle affaire, un cadavre éventré découvert sur une quatre-voies désaffectée, fait resurgir son passé, et met sur son chemin Salia, sa co-enquêtrice, une jeune femme qui réveille l'humanité depuis longtemps recroquevillée au fond de lui-même.

Présent dans le futur

C'est dans une forme qu'il n'avait jamais expérimentée que l'auteur de Danser les ombres (Actes Sud 2015) poursuit sa peinture du monde contemporain. Car c'est bien de notre présent, de ses maux et de ses dérives, que nous parle Laurent Gaudé dans cette troublante dystopie.

Même si le romancier s'est amusé à concevoir un monde imaginaire, avec sa géographie, son histoire, ses technologies, son lexique, ses fêtes (un "LoveDay" par exemple, une fête de la musique en version sexuelle) et jusqu'à ses spécialités culinaires, on reconnaît sans mal les tendances qui dominent notre monde : hyper connectivité, ultralibéralisme, société à plusieurs vitesses, contrôles policiers outranciers, dérèglement climatique, marchandisation des corps et absence totale d'espérance.

Immortalité

Le seul projet de GoldTex pour l'humanité se limite à sa propre rentabilité. Dans cet univers futuriste, un totalitarisme sans dictateur, les "cilariés" (citoyens réduits à leur fonction de salarié) recherchent au mieux à changer de zone, au pire à convoiter l'immortalité. On se demande d'ailleurs à quoi rime ce désir de prolonger une existence sans plaisir, sans perspectives, sans rêves. 

"Quelque chose n'était plus là. Il n'éprouvait pas de haine, ne désirait pas changer de quartier, ou de poste. Il était anesthésié. Et peut-être au fond était-ce ce qu'exigeait GoldTex. Une dissolution totale de l'individu dans le grand projet commun. N'être plus rien qu'un corps qui travaille." (page 48)

Chien 51

page 48

Bref, le dernier roman de Laurent Gaudé est une photographie bien sombre de notre futur, où la beauté du monde ancien ne persiste que dans la mémoire du héros.

Entre Philip K. Dick et Michael Connelly

Le romancier et dramaturge s'empare avec gourmandise du roman d'anticipation mâtiné de polar, comme s'il avait fait ça toute sa vie. La construction tient en haleine le lecteur de bout en bout. L'écriture, qui emprunte aux codes des deux genres, et que Laurent Gaudé conjugue avec sa propre voix, installe le lecteur dans une atmosphère singulière, qui évoque autant les livres de Philip K. Dick (auteur de Blade Runner), grand maître américain de la science-fiction, que ceux, versant polar, de Michael Connelly

A la fois profond et divertissant, Chien 51, est un des romans de la rentrée à ne pas manquer.

Couverture du roman "Chien 51", de Laurent Gaudé (ACTES SUD)

"Chien 51", de Laurent Gaudé (Actes Sud, 304 pages, 22 €)  

Extrait :
"Il revoit les pentes du quartier Philopappos, la rue Karaiskaki, étroite, qui donne sur la place Iroon. Il voit de vieilles voitures, des trams, des gens qui traversent en portant des sacs de courses. Il est émerveillé par la réalité qui l'entoure. Il entend les bruits de la circulation. C'est comme s'il était dans ces rues en noir et blanc, avec précision et vérité. Il sait que toute cette humanité est morte, n'existe plus, et pourtant, tout à l'air si présent… Il se sent si bien dans cette ville de fantômes, qui marche au ralenti. Il est chez lui et il sourit alors d'un sourire qui remplace la nuit." (Chien 51, page 59)

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