Affaire Gabriel Matzneff : "L'excuse de l'époque ne tient pas, elle n'est pas recevable"

La co-fondatrice de la maison d'édition féministe Hors d'atteinte, Marie Hermann, a réagi sur franceinfo à la sortie du  livre "Le Consentement" de Vanessa Springora qui met en lumière sa relation avec Gabriel Matzneff.

Le livre de Vanessa Springora \"Le Consentement\", paru le 2 janvier 2020.
Le livre de Vanessa Springora "Le Consentement", paru le 2 janvier 2020. (MARTIN BUREAU / AFP)

Marie Hermann, co-fondatrice de la maison d'édition féministe Hors d'atteinte a répondu aux questions de franceinfo, jeudi 2 janvier, alors que sort en librairie le livre Le Consentement (Grasset) de Vanessa Springora. L'autrice y raconte sa relation à 14 ans avec l'écrivain Gabriel Matzneff, qui était alors âgé de 50 ans.

franceinfo : Est-ce que l'affaire Matzneff est l'affaire d'une "époque" ?

Marie Hermann : Ces violences et ces crimes sont encore très largement impunis et beaucoup trop peu abordés. L'excuse de l'époque ne tient pas, elle n'est pas recevable. Il est évident qu'il s'agit là de violences et pas de relation, quand on parle d'un homme de 50 ans avec une adolescente de 14 ans, ou avec des adolescents des Philippines, où il s'est vanté d'avoir fait du tourisme sexuel. Il y a eu un consensus à l'époque, qui paraît extrêmement étonnant aujourd'hui car la question a bougé entre temps. Il y a eu Dutroux, Outreau, des affaires qui ont amorcé une prise de conscience, même si on parle encore trop aujourd'hui de pédophilie alors qu'on devrait parler de pédocriminalité. Il s'agit de tout sauf d'amour, il s'agit de violence et de faits interdits par la loi.

Pensez-vous qu'il existe un "aveuglement de tout un milieu", comme le dit Vanessa Springora ?

Je pense qu'on est loin de regarder vraiment en face ce qui se passe. On commence tout juste à prendre conscience des violences faites aux femmes, entre autres grâce à "MeToo". Mais tout ce travail est encore à accomplir sur les violences faites aux enfants, qui sont encore pas du tout regardées, pas du tout étudiées et qui sont, comme les violences faites aux femmes, majoritairement commises par des proches des victimes, par des gens que les victimes connaissent. Elles sont encore très peu punies. Il y a une prise de conscience de diverses dominations, qui jusque-là ont été très peu prises en charge. La littérature, le milieu littéraire en prend sa part peu à peu. La plupart des héros ou des personnages mis en scène dans la littérature restent majoritairement des personnages dominants, c'est-à-dire des hommes blancs, de classe moyenne supérieure, majoritairement hétérosexuels, majoritairement occidentaux. Mais ça commence tout doucement à bouger, et on commence à faire entendre des voix jusque-là très minoritaires.

Le milieu littéraire est extrêmement critiqué depuis les révélations de Vanessa Springora. Gabriel Matzneff bénéficie-t-il, comme elle le suggère, d'une "aura" dans le milieu ?

Le milieu littéraire est à l'image du reste de la société, il n'y a pas de spécificité là-dedans. Ce qu'on peut remarquer particulièrement dans le milieu littéraire, c'est que les conditions de production, c'est-à-dire la concentration capitalistique qui s'amplifie d'année en année dans l'édition, le fait que les maisons d'édition sont de plus en plus gérées par des gestionnaires, où des questions financières président, ça oriente la manière dont on fait des livres. Aujourd'hui, la plupart des livres qui se vendent bien sont des livres réactionnaires, avec une idéologie très à droite, voire à l'extrême droite, ce qui se rapproche de ce que défendait Matzneff en son temps.

Ecrire son histoire dans un livre, c'est, dit Vanessa Springora, se placer dans un champ littéraire, le même qui a fait le succès de son "prédateur". La littérature peut-elle être une arme pour les victimes ?

C'est exactement ce qu'on essaie de porter avec les éditions Hors d'atteinte. La littérature ne sert pas qu'à défendre les dominations, malheureusement elle le fait encore trop, mais elle sert aussi à donner la parole, à changer l'angle, à montrer des gens et des voix qu'on a du mal à entendre par ailleurs, à ouvrir de nouveaux horizons, à faire imaginer d'autres choses et à faire en sorte qu'on puisse comprendre ce que les gens vivent. La littérature est très importante dans ce qu'on appelle l'empathie, qui est plus que jamais nécessaire dans le monde dans lequel on vit.