"Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus" : le jeu vidéo "Fortnite" peut-il rendre votre enfant millionnaire ?

L'éditeur de ce jeu vidéo, qui compte 200 millions d'adeptes, a fait sensation en annonçant la mise en place de compétitions accompagnées de récompenses mirobolantes, ouvertes aux joueurs dès 13 ans.

Le Norvégien Martin Foss Andersen, surnommé \"MrSavageM\", âgé de 14 ans, est considéré comme un phénomène du jeu vidéo \"Fortnite\".
Le Norvégien Martin Foss Andersen, surnommé "MrSavageM", âgé de 14 ans, est considéré comme un phénomène du jeu vidéo "Fortnite". (MRSAVAGEM / FRANGFOTO.COM)

"J'aimerais déjà arriver à me qualifier. Ensuite, ça sera vachement compliqué : les meilleurs joueurs du monde y seront !" Au téléphone, la voix de Matthieu trahit son excitation. Ce lycéen de 17 ans, qui vit près de Mantes-la-Jolie (Yvelines) et partage ses journées entre ses cours de terminale STMG et sa chaîne YouTube consacrée aux jeux vidéo, est bien décidé à participer à la Coupe du monde de Fortnite sous son pseudonyme, "Warister".

Annoncée à la fin février par son éditeur Epic Games, cette compétition du jeu vidéo d'arène en ligne aux 200 millions d'adeptes qui débute samedi 13 avril a créé un petit séisme en dévoilant des récompenses d'un montant inédit : 100 millions de dollars (87,8 millions d'euros) de prix en espèces seront investis par Epic en 2019, et 3 millions (2,6 millions d'euros) seront versés au seul vainqueur de la finale de la Coupe du monde organisée en juillet à New York. Soit une dotation supérieure à celle versée aux gagnants de Roland-Garros en 2018 (2,2 millions d'euros).

Des chiffres d'autant plus vertigineux que cette World Cup est ouverte aux mineurs : à condition de disposer d'une autorisation parentale, n'importe quel joueur âgé d'au moins 13 ans pourra participer aux qualifications. De quoi faire tourner les têtes des plus jeunes... et de leurs parents ?

"Si on ne saisit pas cette chance, ça risque d'être compliqué"

Comme "Warister", "Irozzz" attend le début de la Coupe du monde de Fortnite avec impatience. Scolarisé en lycée professionnel dans la périphérie de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), le jeune homme de 16 ans ambitionne de vivre du jeu vidéo. Il envisage deux solutions pour cela. La première consiste à diffuser ses parties en direct sur internet, et recevoir des revenus provenant des dons des internautes : la plateforme Twitch permet en effet de soutenir son joueur préféré en souscrivant à un abonnement payant mensuel sur lequel le joueur touche environ 3 euros. Un système qui permet à certaines stars du milieu comme l'Américain "Ninja" de gagner plusieurs centaines de milliers d'euros par mois.

Autre possibilité pour "Irozzz" : devenir joueur professionnel, et recevoir un salaire de la part d'une structure ad hoc, en plus d'éventuelles récompenses lors de tournois. En attendant, le lycéen retransmet ses parties de Fortnite en direct sur sa chaîne YouTube devant une dizaine de spectateurs en moyenne. Ce qui ne l'empêche pas de viser la notoriété planétaire grâce à la Coupe du monde.

"Avec un ami youtubeur, on va essayer de 'performer' un maximum en duo pour qu'une structure professionnelle nous repère. Ensemble, on se dit que si on ne saisit pas cette chance, cela risque d'être compliqué pour la suite : les autres joueurs continuent de s'améliorer, il va vraiment falloir 'tryhard' [donner son maximum] pour faire partie des meilleurs", souffle-t-il. Entré au lycée en septembre dernier, "Irozzz" a déjà effectué un certain nombre de sacrifices pour tenter de faire son trou.

Quand je me consacre à quelque chose, je donne tout. Je ne sors plus trop avec mes amis, mais ils comprennent ma décision et m'incitent à persévérer. Dans ma tête, je fais tout cela pour mon futur."Irozzz", joueur et youtubeur spécialisé dans "Fortnite"à franceinfo

Ces sacrifices ne sont pas sans conséquences sur la scolarité du jeune homme. A cause des ses nombreuses absences en cours et en formation professionnelle, son passage en classe de première est compromis. "Si je suis obligé de redoubler, j'aimerais prendre une année sabbatique pour tenter de gagner un maximum d'abonnés sur YouTube. Ma mère n'est pas vraiment d'accord avec cette idée, mais je la tiens au courant de la progression de ma chaîne pour tenter de la rassurer", explique "Irozzz".

"Je l'encourage à faire ce qu'il aime, mais je l'incite à garder la tête froide"

L'ambition de Matthieu "Warister" est similaire. Le lycéen, qui souhaite intégrer une école privée spécialisée en esport – sport électronique – après avoir décroché son bac, voit dans la World Cup de Fortnite une opportunité de mettre en lumière des profils qui "comme [lui], tentent de se démarquer".

Le jeune homme ne ménage pas ses efforts pour devenir joueur professionnel : après avoir suivi une scolarité classique, il a choisi l'enseignement à distance pour sa terminale, pour consacrer "50% de [son] temps à l'esport". "Mes parents ont tout de suite compris mes choix : ils sont très ouverts, et voient que ce secteur a de l'avenir. Ils me disent de passer mon bac au cas où mon projet ne fonctionnerait pas, mais ils m'aident, et m'accompagnent même en tournois au quatre coins de la France !", se félicite le lycéen de 17 ans.

"Je l'encourage à faire ce qu'il aime, mais je l'incite à garder la tête froide, confirme Sandra, la mère de Matthieu, qui travaille comme formatrice à la conduite. Je ne doute pas des capacités de mon gamin, mais j'ai du mal à concevoir qu'on puisse gagner de telles sommes en jouant à un jeu vidéo." Si elle se félicite du fait que son fils soit réceptif à ses conseils et à ceux de son père, la quinquagénaire assure qu'elle ne compte pas cesser de lui rappeler ses principes de vie : "Chaque chose en son temps : on peut développer sa passion, mais seulement si on travaille à côté".

De nombreux sacrifices pour réussir

Un conseil que Romain Melaye donne souvent. A 39 ans, celui qui est plus connu sous le pseudonyme de "Samchaka" entraîne les professionnels de Fortnite de l'équipe française Solary. Parmi ses protégés se trouvent certaines stars du milieu, comme le Suisse "Kinstaar", dont la chaîne YouTube approche les 800 000 abonnés, ou encore le Français "Hunter".

Ce spécialiste confirme crouler sous les sollicitations de jeunes joueurs persuadés qu'ils peuvent devenir les prochaines sensations du sport électronique. "Je leur répète que c'est un milieu où il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus", soupire le coach, passé par le sport traditionnel avant de se lancer dans le jeu vidéo il y a un peu plus de deux ans. "Ce n'est pas parce qu'ils ont gagné quatre parties dans l'après-midi ou même qu'ils ont réussi à battre Kinstaar lors d'une partie en ligne que l'on peut faire du jeu vidéo sa carrière : une fois arrivés parmi les meilleurs, le niveau devient stratosphérique", prévient "Samchaka".

Un avis partagé par Paul Arrivé. Ce journaliste, qui couvre l'actualité de l'esport pour L'Equipe, relève qu'"à la différence du sport, il n'y a pas dans le jeu vidéo d'éducateurs qui sont là pour calmer les ardeurs des jeunes et les guider pour ne pas brûler les étapes". L'entraîneur des joueurs professionnels de Solary rappelle aussi que les sacrifices sont nombreux pour réussir.

Les joueurs dont je m'occupe n'ont quasiment plus le temps de voir leur famille ou leurs amis, car dès qu'ils se relâchent, ils sont rattrapés par d'autres qui cravachent."Samchaka", entraîneur de joueurs professionnels de "Fortnite"à franceinfo

Pour Romain Melaye, la décision d'Epic Games d'autoriser les joueurs de 13 ans et plus à participer à la World Cup de Fortnite risque d'entraîner un autre type de dérives. "Pendant les tournois, il arrive que des parents m'abordent pour me demander combien d'heures leur enfant doit jouer chaque jour pour gagner de l'argent grâce au jeu vidéo, se désole "Samchaka". Comme ils me sollicitent lors de moments où je suis déjà très occupé, je m'en tire habituellement en leur expliquant que leur gamin ne peut pas participer aux compétitions les plus prestigieuses, qui sont réservés aux 16 ans et plus. Mais maintenant que c'est ouvert à leur fils de 13 ans…"

"Il est quasiment impossible de rater un jeune prodige"

Du coup, Romain Melaye invite ceux qui rêvent d'une carrière professionnelle à ne pas sacrifier leurs études. Et à faire preuve de patience. "Fortnite réunit automatiquement les meilleurs joueurs dans les mêmes parties et dispose d'un système de classement qui fait qu'il est quasiment impossible de rater un jeune prodige", assure-t-il.

Actuellement, il n'y a que deux joueurs de 14 ans qui sont au-dessus du lot, et qui sont déjà en train de devenir des stars. Selon moi, il n'y a qu'à eux que le changement de limite d'âge pour les compétitions bénéficiera."Samchaka", entraîneur de joueurs professionnels de "Fortnite"à franceinfo

Ces deux stars sont le Britannique Kyle "Mongraal" et le Norvégien Martin "MrSavage". Contacté par franceinfo, ce dernier confirme avoir été "très, très heureux" lorsqu'il a appris qu'il pouvait prétendre à participer à la prestigieuse et potentiellement lucrative compétition.

"MrSavage", dont la chaîne Twitch est suivie par près d'un demi-million de personnes, reconnaît devoir enchaîner les heures d'entraînement pour se maintenir en forme. Il souligne toutefois l'importance de sa famille dans son parcours de star du jeu vidéo en devenir.

Mes parents m'ont soutenu depuis le départ, mais sont bien entendu stricts quand il s'agit de m'aider à trouver l'équilibre entre le jeu vidéo, le sommeil, la nourriture, l'école et l'exercice physique."MrSavageM", joueur professionnel de "Fortnite" âgé de 14 ansà franceinfo

Signe que la carrière de "MrSavageM" est devenue une affaire familiale, le jeune prodige s'est adjoint les services de son propre père pour devenir son manager. Une décision loin d'être une coquetterie de future vedette, car l'adolescent est sous contrat avec une équipe professionnelle et plusieurs équipementiers informatiques, ce qui – comme la diffusion de ses parties en direct sur Twitch – lui assure des revenus réguliers.

"Au départ, nous avions établi des règles informelles, se souvient Johnny, le père de "MrSavageM". Mais au moment où sa popularité a grandi au point de signer un contrat avec une équipe professionnelle, nous avons ressenti le besoin de mettre en place des règles plus explicites." Parents et enfant ont donc rédigé un "accord de famille" de deux pages détaillant un certain nombre de règles : Martin s'est ainsi engagé à dormir au moins 8h30 par nuit, et à faire du sport deux fois par semaine, dont une fois "à la maison, avec papa comme entraîneur".

Impatient à l'idée de se confronter à ses aînés lors de la Coupe du monde de Fortnite, le Norvégien invite les joueurs de son âge à faire preuve de patience et de persévérance. Dans ce jeu, "il ne faut pas être triste si on ne progresse pas aussi vite qu'on le souhaite, confie-t-il à franceinfo. Cela demande beaucoup de temps, et il y a vraiment beaucoup, beaucoup d'autres excellents joueurs."

Johnny incite de son côté les parents à se montrer bienveillants envers leur progéniture. "Demandez-lui de vous expliquer comment le jeu fonctionne. Apprenez les règles, et regardez à l'occasion les vidéos YouTube que votre enfant regarde pour rester à la page, raconte le manager de "MrSavageM". Le jeu vidéo est là pour longtemps, et c'est une activité intrinsèquement sociale : faites votre part du travail pour réduire l'écart générationnel".