Comment retrouve-t-on les œuvres d'art spoliées ?

Mille cinq cents tableaux ont été découverts à Munich chez le fils d'un marchand d'art de la seconde guerre mondiale, dont certains signés Picasso ou Matisse. Francetvinfo a interrogé l'historienne EmmanuellePolack. 

Photographie de Couple au paysage, un tableau du peintre expressionniste allemand Conrad Felixmüller retrouvé dans un appartement munichois et présenté le 11 novembre 2013 au public.
Photographie de Couple au paysage, un tableau du peintre expressionniste allemand Conrad Felixmüller retrouvé dans un appartement munichois et présenté le 11 novembre 2013 au public. (STAATSANWALTSCHAFT AUGSBURG / DPA / AFP)

La découverte a sidéré la presse allemande – et il y a de quoi. Imaginez plutôt : près de 1 500 tableaux de maîtres, dont certains signés de la main de Picasso, Matisse ou Chagall, ont été retrouvés à Munich, dans l'appartement du fils d'un marchand d'art pendant la seconde guerre mondiale, au milieu des ordures et autres boîtes de conserve périmées. L'affaire, dévoilée début novembre par un hebdomadaire allemand, passionne le public et les historiens. Elle soulève aussi de nombreuses questions sur ces trésors dissimulés depuis des années.

Francetv info a interrogé Emmanuelle Polack, historienne spécialiste du marché de l'art à Paris sous l'occupation, chercheuse associée à l'Institut national d'histoire de l'art (INTH) et auteure des Carnets de Rose Valland (Fage, 2011).

Francetv info : que pensez-vous de cette affaire ?

Emmanuelle Polack : c'est une découverte très importante, même si elle n'est pas si surprenante que cela pour les historiens qui travaillent sur le marché de l'art sous l'occupation ou le troisième Reich. Ce qui est significatif, c'est le nombre d'œuvres : il y en a 1 406 précisément, un nombre vraiment très important. Les chercheurs allemands vont maintenant devoir réaliser un long travail d'inventaire afin de tracer au mieux ces œuvres.

Ces tableaux retrouvés chez Cornelius Gurlitt proviennent-ils uniquement de la spoliation ?

Il est difficile de répondre pour le moment. Il faut attendre l'inventaire et à partir de là, on pourra donner le pourcentage d'œuvres spoliées et celles qui ont été achetées sur le marché de l'art parisien, suisse ou allemand. A titre d'exemple, je peux vous parler de la Femme assise de Matisse, qui fait partie des tableaux retrouvés.

Photographie de la Femme assise de Matisse, retrouvée dans un appartement munichois. 
Photographie de la Femme assise de Matisse, retrouvée dans un appartement munichois.  (STAATSANWALTSCHAFT AUGSBURG / AP / SIPA)

Ce tableau de la collection Paul Rosenberg [célèbre marchand d'art et galeriste] a été spolié d'un coffre-fort à Libourne (Gironde). Il est ensuite arrivé sur le marché de l'art à l'occasion de trocs et d'un "coulage" mis en place au musée du jeu de Paume, qui était le lieu de stockage des collections spoliées. Eh bien on la retrouve parmi les œuvres de la "collection Gurlitt", alors qu'on la croyait disparue ! C'est une surprise pour les ayants droit, qui vont demander la restitution, ainsi que pour les historiens, pour qui s'écrit une page de l'histoire de l'art.

Cette trouvaille est-elle exceptionnelle ?

En réalité, des découvertes ou des gisements comme celui retrouvé à Munich restent rares. Mais il y a eu une belle restitution au début de l'année, concernant la collection du Viennois Richard Neumann

Comment expliquer le nombre de tableaux retrouvés ? D'où viennent-ils ? 

Pour comprendre la trouvaille de Munich, il faut présenter le père de Cornelius, Hildebrand Gurlitt. Né en 1895, fils d'un historien d'architecture, il est lui-même historien d'art. A ce sujet, il a sans doute noué une amitié avec Hermann Voss, un historien d'art qui va devenir, en 1942, le directeur du Führermuseum souhaité par Hitler, à Linz (Autriche).

Photographie datée de 1925 montrant Hildebrand Gurlitt, alors directeur du musée de Zwickau (Allemagne). 
Photographie datée de 1925 montrant Hildebrand Gurlitt, alors directeur du musée de Zwickau (Allemagne).  (KUNSTSAMMLUNGEN ZWICKAU / AP / SIPA)

Voss aurait fait appel à Gurlitt pour créer ce musée pharaonique. Il lui aurait demandé de se rendre à Paris afin de surveiller le marché de l’art. En 1942, Gurlitt va acheter un tableau de Cézanne et douze autres œuvres, parmi lesquelles des Daumier et des Corot. Il aurait ainsi bénéficié de crédits importants afin d'acheter des œuvres avec l'apparence de la légalité.

Est-ce la seule hypothèse ? 

J'avance aussi une autre piste, qu'il faut creuser. Dans les années 30, Hildebrand Gurlitt est renvoyé du musée de Zwickau, car il a une réputation antinazie – il présente une lointaine appartenance à la communauté juive – et se montre très proche des recherches picturales initiées par les expressionnistes allemands, comme Beckmann.

En 1937, à la fin d'une exposition consacrée à "l'art dégénéré", où figurent des toiles de Picasso et de Chagall, la question se pose de savoir ce que l'on va en faire. Hildebrand Gurlitt va participer à une mission de liquidation de ces tableaux. Or, c'est un historien de l'art, il s'y connaît, il aime ces artistes. Il ne peut pas, comme les autres, détruire ces œuvres ; il sait qu'elles ont une vraie valeur artistique. A mon sens, il en aurait donc conservé une grande partie. 

Pourrait-il y avoir en France, ou ailleurs en Europe, d'autres trésors de ce genre ?

On n'est pas à l'abri de surprises comparables, mais si j'avais des informations, j'y travaillerais ! C'est une possibilité, car le marché de l'art à Paris était florissant à cette époque. L'année 1942, par exemple, a été l'une des plus belles. Juste avant la guerre, Paris était la première place du marché de l'art pour les œuvres modernes, comme Picasso ou Matisse.

De grands collectionneurs juifs, mais aussi des francs-maçons et des opposants au troisième Reich vont être spoliés. Un transfert d'œuvres d’art va s’organiser, le tout dans un milieu interlope. Les enrichis du marché noir veulent convertir ou blanchir l'argent et trouvent dans l'art une valeur refuge. Il y a aussi une nouvelle clientèle, dont les Allemands qui se trouvent à Paris. La monnaie allemande est très forte par rapport au franc et l'on observe un afflux de marchandises, car les familles juives tentent d'échanger des œuvres d'art contre des liquidités afin de fuir.

Au total, combien d'œuvres vont disparaître à cette époque ?

Concernant le patrimoine français, on considère que 100 000 œuvres ont été transférées en Allemagne à cette période. Parmi elles, 60 000 sont revenues en France, dont 45 000 ont été restituées aux ayants droit ou aux collectionneurs privés, et près de 12 000 ont été écoulées lors de ventes aux enchères au début des années 50. Parmi les œuvres restantes, certaines, en attente de leurs propriétaires, ont été confiées à la garde des musées nationaux et baptisées MNR (musées nationaux récupérations).

De nombreux retours ont été rendus possibles grâce au travail de la commission de récupération artistique, créée en novembre 1944, et à la personne qui assurait son secrétariat : Rose Valland. Cette attachée de conservation bénévole au musée du jeu de Paume a eu un rôle déterminant. Elle mène une mission d'espionnage tout au long de la guerre : presque quotidiennement, elle note le nom des collectionneurs spoliés, le titre des œuvres concernées et le lieu où elles vont être conservées en Allemagne. Juste après la guerre, elle confie aux Alliés une partie de ces informations et écume les dépôts allemands à la recherche des tableaux.

Comment les historiens remontent-ils l'origine de ces tableaux ?

C'est une discipline à part entière de l'histoire de l'art. Il s'agit d'entrer dans la matérialité de l'œuvre. On travaille souvent sur un corpus de tableaux dont l'origine nous semble suspecte. Soixante-dix ans après les faits, il y a encore des chercheurs qui travaillent sur les fameux MNR. Pour le reste, on consulte des catalogues d'artistes ou d'expositions. C'est un exercice de longue haleine, qui se fait en bibliothèque. Il doit être couplé d'un travail dans les fonds d'archives, afin de connaître l'histoire de l'œuvre et savoir dans quelles mains elle est passée. On est à l'affût de la moindre information concernant les propriétaires.

Cela doit prendre du temps…

C'est un travail long et passionnant, dans lequel on est parfois assez solitaire. Mais on dispose aujourd'hui d'instruments de recherche de plus en plus performants. Nous avons ainsi accès à des bases de données en ligne, c'est le cas du site Rose-Valland, qui répertorie la quasi-totalité des 2 000 MNR.

Justement, internet a-t-il changé la façon de travailler des historiens d'art ? Est-ce plus facile ?

Ça va vraiment plus vite. On travaille aussi dans un esprit de collaboration internationale avec des collègues étrangers, on s'entraide et on tente d'avoir un transfert d'informations. On leur pose des questions sur les œuvres que l'on traite ; par exemple, mes collègues allemands connaissent mieux les fonds d'archives de leur pays que moi, et vice versa.

Retrouver les tableaux pose enfin la question de la restitution. Comment s'organise-t-elle ?

Vous abordez là un pan juridique, et les règles en la matière dépendent des pays où les œuvres ont été retrouvées. Mais tout cela intervient après la recherche scientifique, et ce sont d'autres équipes qui statuent sur ces informations. Pour la découverte de Munich, cette question est donc du ressort du gouvernement allemand.