"Whitewashing" : au cinéma comme au théâtre, les acteurs noirs restent en coulisses

Quand ils ne sont pas tout simplement absents, les rôles de personnages non-blancs sont encore bien souvent joués… par des acteurs blancs. 

Poster d\'un minstrel show en 1899. Ces spectacles très populaires au XIXe siècle mettaient en scène des comédiens blancs grimés en Noirs pour tourner en dérision les Afro-Américains. 
Poster d'un minstrel show en 1899. Ces spectacles très populaires au XIXe siècle mettaient en scène des comédiens blancs grimés en Noirs pour tourner en dérision les Afro-Américains.  (F&A ARCHIVE / THE ART ARCHIVE / AFP)

"Le whitewashing pour Gods of Egypt ça passait pépouze, mais Hermione noire, ça y est vous chiez des briques." Le message posté par Nearius sur Twitter résume à lui seul l'émotion qui a saisi le réseau social dans la journée du 21 décembre. Après de nouvelles révélations sur le casting d'Harry Potter and The Cursed Child ("Harry Potter et l'enfant maudit"), la pièce de théâtre qui mettra en scène, l'an prochain à Londres, le jeune sorcier devenu adulte, certains esprits se sont échauffés. En cause ? Le choix d'une actrice noire, Noma Dumezweni, pour jouer le rôle d'Hermione Granger. 

J. K. Rowling, l'auteure de la saga (qui s'est félicitée de ce choix), ne donne dans ses livres pas d'information sur la couleur de peau de la jeune sorcière. Sur son compte Twitter, elle précise que "des cheveux frisés", "des yeux bruns" et une "grande intelligence" sont les seules caractéristiques qu'elle ait données en décrivant son personnage. Le choix de Noma Dumezweni a pourtant hérissé certains fans, qui ne pouvaient visiblement voir Hermione qu'en la personne d'Emma Watson, l'actrice blanche qui a endossé ce rôle pour les huit films de la série.

Retour en quatre questions sur le whitewashing ("blanchiment" en anglais), une pratique qui touche l'industrie du divertissement en France comme à l'étranger. 

Qu'est-ce que le "whitewashing" ? 

Le whitewashing désigne le fait de faire jouer le rôle de personnages noirs (ou asiatiques, mexicains, arabes, non-caucasiens en somme) par des acteurs blancs. Le whitewashing trouve ses origines dans le blackface, une pratique qui remonte au XVIIe siècle et qui consiste à se peindre le visage et les mains afin de se grimer en Noir, soit pour jouer le rôle d'un personnage noir (comme celui d'Othello, dans la pièce de Shakespeare jouée pour la première fois en 1604), soit pour s'en moquer, comme dans les minstrel shows aux Etats-Unis, au XIXe siècle. 

Aujourd'hui, cet héritage persiste, mais de manière plus insidieuse. Des rôles de personnages non-blancs, quand ils ne sont pas interprétés par des acteurs maquillés, sont purement et simplement transformés en personnages blancs, par la magie d'Hollywood. Ainsi, monsieur Yunioshi, le voisin japonais d'Holly Golightly dans Diamants sur canapé (1961) est, en plus d'être caricatural, interprété par Mickey Rooney. En 2012, Ben Affleck joue dans Argo le rôle de Tony Mendez, un agent de la CIA d'origine mexicaine. Dans Gods of Egypt, donc, dont la sortie est prévue en 2016, une écrasante majorité des acteurs qui vont camper des rôles d'Egyptiens est… blanche. 

Pourquoi est-ce que ça pose problème ? 

Pour ceux qui la dénoncent et tentent de la combattre, cette pratique pose problème pour deux raisons principales. Comme l'explique Naya Ali dans une vidéo sur le sujet postée sur sa chaîne YouTube, le whitewashing participe d'une certaine réécriture de l'histoire : en choisissant de confier à Elizabeth Taylor le rôle de la reine d'Egypte à la beauté légendaire dans Cléopâtre (1963), Hollywood fait germer et s'enraciner dans les esprits l'idée que la souveraine était bel et bien blanche. Une idée qui semble persister aujourd'hui, et ce alors même qu'une équipe de scientifiques a confirmé en 2009 son métissage, comme le rapportait alors Le Monde

D'autre part, le whitewashing est accusé de rendre invisibles les acteurs non-blancs : pourquoi choisir une actrice afro-cubaine lorsqu'on peut simplement mettre une perruque sur la tête d'Angelina Jolie (Un cœur invaincu, 2007) ? A quoi bon donner sa chance à une actrice métisse pour jouer le rôle d'Allison Ng, dont le père est, dans Aloha (2015), sino-hawaïen et la mère d'origine suédoise ? Emma Stone fera très bien l'affaire ! Alors qu'au cinéma comme au théâtre, les personnages principaux non-blancs sont encore rares, quand ils existent, ils sont interprétés par des acteurs blancs. 

La France est-elle à l'abri ? 

La France ne fait pas exception à la règle. En 2010, c'est Gérard Depardieu qui, maquillé, campait l'auteur français métis Alexandre Dumas dans L'Autre Dumas, le biopic qui lui était consacré. Les Nouvelles Aventures d'Aladin, sorti en août 2015, réunit par exemple un casting presque entièrement blanc dans une action qui se déroule à Bagdad. 

Sauf qu'en France, le whitewashing semble moins déranger. Il n'est pas raremais ne fait pas autant de bruit que de l'autre côté de l'Atlantique, où plusieurs mouvements appellent déjà au boycott de Gods of Egypt. A tel point que, contactée au téléphone, Naya Ali affirme avoir eu "peur d'en parler" sur YouTube : "C'est un sujet très difficile à aborder en France. Je pense que les Français imaginent que les questions liées au racisme sont réglées."

Pour la comédienne française Yasmine Modestine, auteure de Quel dommage que tu ne sois pas plus noire, le cas français est fondamentalement différent du cas américain. Aux Etats-Unis, le débat sur la représentation des minorités est déjà ouvert. Contactée par francetv info, elle affirme qu'en France, "la situation est beaucoup plus complexe, parce qu'il y a une idée d'universalisme, nous sommes tous une communauté et une seule communauté". Une idée qui empêcherait d'aborder la spécificité de la condition noire, à tel point que faire jouer des personnages noirs par des acteurs noirs semble relever de l'exploit. 

Y a-t-il des solutions ? 

Dans une tribune publiée sur le Huffington Post, Yasmine Modestine dénonçait en octobre le choix de faire jouer au Théâtre de l'Odéon le personnage d'Othello, ancien esclave devenu soldat, par Philippe Torreton. Une idée absurde qu'elle condamne encore : "Le problème, par exemple, avec Othello, ce n'est pas juste que c'est un personnage noir, c'est que toute la pièce parle de ça." Sur son site, le Théâtre de l'Odéon indique que la pièce ne sera finalement pas montée, en raison du décès du metteur en scène Luc Bondy fin novembre.

Interrogée sur l'avancement du débat sur le whitewashing en France, Yasmine Modestine affirme que "les comédiens concernés sont combatifs sur la question. Ça se réveille un peu en France, les gens que cela touche ne laissent plus passer ce genre de choses. Othello, il y a une dizaine d'années, personne n'aurait eu la force de combattre." Pour Yasmina Modestine, la solution au whitewashing est toute trouvée, mais requiert du courage et de l'énergie : "Il faut taper du poing sur la table, couper les vivres. Comme avec tout, c'est l'argument économique qui sera le plus fort. Il faut que le Centre national du cinéma arrête de financer ces projets." 

Dans sa vidéo, Naya Ali évoque une autre solution : le racebending, le choix délibéré de faire jouer au cinéma par des acteurs non-blancs des personnages pourtant explicitement définis dans l'œuvre originelle comme blancs, pour "rééquilibrer la balance". Dans Hunger Games : L'Embrasement (2013), c'est le cas de Cinna, le styliste de Katniss, décrit comme blanc dans les livres et incarné au cinéma par Lenny Kravitz – et ce alors que la saga pratique le whitewashing pour d'autres personnages. Plus récemment, c'est également le cas de Johnny Storm, "la Torche humaine", incarné dans Les Quatre Fantastiques (2015) par Michael B. Jordan. Mais le chemin à parcourir est encore long : dans les deux cas, ces choix de casting avaient chez certains fans nourri la crainte d'une "ruine de la franchise" (lien en anglais)