"Comme si de rien n’était" : du défi au déni, un premier film sur le poison du viol

Ce premier long métrage de l’Allemande Eva Trobisch se démarque par sa capacité à sortir des sentiers battus et à éviter les démonstrations manichéennes. D’autant plus méritoire qu’il aborde un sujet sensible : le viol subi par une femme qui choisit d’abord de le nier, avant d’être progressivement consumée par ses conséquences.

Un viol. Sans la moindre ambiguïté. Janne a dit non à l’homme qui s’est posé sur elle. Jusque-là, tous les deux bien enivrés, ils avaient vaguement flirté, mais plusieurs fois elle avait essayé de lui faire comprendre qu’il fallait s’arrêter. Il n’a pas voulu l’entendre.

Tout le débat sur le consentement est là, dans ces quelques instants sinistres, sans larmes, ni cris. Mais où Martin décide que seul son désir compte.
Ce viol, Eva Trobisch a choisi de le filmer "de la façon la plus ordinaire possible". Un "acte minable, pathétique". Trente secondes à peine. Janne, qui est une femme libre, indépendante, va d’abord décider que cette demi-minute en enfer ne pouvait lui gâcher le reste de sa vie, et elle va essayer de l’enfouir. Aucune envie d’endosser un statut de victime, de devoir raconter son histoire, de se faire plaindre. "On va pas en faire tout un plat"… C’est son expression favorite. D’ailleurs, elle fonctionne le plus souvent. Dans ce cas, ça ne sera pas aussi facile, on s’en doute.
Aenne Schwarz est saisissante de justesse, dans la peau de ce personnage un peu flottant, entre deux âges, entre deux vies, confronté à des choix professionnels et sentimentaux. On la sent forte, mais on perçoit aussi que les coups portent, comme chez ces boxeurs qui encaissent longtemps avant de s’effondrer sur une ultime chiquenaude. Le déni n’a pas de couleur, ni d’apparence mais il ronge comme l’acide. Le film avance, Janne est de plus en plus fragile, vide, prête à tomber.

Un moment, Eva Trobisch avait imaginé acquérir les droits de "Oh… ", le roman de Philippe Djian… mais Paul Verhoeven était passé par là. Déjà une histoire de femme violée, de contrôle sur le trauma. Verhoeven en a fait "Elle", avec Isabelle Huppert. Du coup, pour son premier film, Trobisch a fabriqué sa propre histoire, moins stylisée, mais au moins aussi marquante.

LA FICHE

Drame d'Eva Trobisch 
Pays : Allemagne
Avec :  Aenne Schwarz, Andreas Döhler, Hans Löw et Tilo Nest 
Durée : 1h34
Distributeur : Wild Bunch
Sortie : 3 avril 2019

Synopsis : Janne est une femme moderne, éduquée, rationnelle, une femme qui réclame le droit d’être qui elle veut. Lors d'une réunion entre anciens camarades sa vie bascule. Mais elle va persister à faire semblant que tout va bien, refuser de se considérer comme une victime et de perdre le contrôle… jusqu’à quand ?