"Knives and Skin", premier film expérimental de Jennifer Reeder : l'éveil à la sexualité d'une bande d'ados dans une Amérique névrosée

Un film stylisé comme une performance artistique, qui dresse un portrait édifiant de l'Amérique d'aujourd'hui, avec pour épicentre des adolescents, et la question du consentement.

Raven Whitley dans \"Knives and Skin\", de Jennifer Reeder (2019)
Raven Whitley dans "Knives and Skin", de Jennifer Reeder (2019) (UFO Distribution)

Knives and Skin est le premier long-métrage de la réalisatrice et scénariste américaine Jennifer Reeder, qui a réalisé de nombreux courts-métrages. En salles le 20 novembre, le film montre une Amérique déboussolée dans laquelle les adultes, complètement paumés, ont bien du mal à jouer leur rôle de parents auprès d'adolescents arrivés à l'âge des premiers émois et de l'éveil à la sexualité. Ce premier film, à la réalisation expérimentale, questionne sur la sexualité et sur le consentement, sur fond de deuil.

Disparition inquiétante

Extérieur nuit, dans la pénombre d'une carrière abandonnée, Carolyn Harper, une jeune fille en costume de fanfare et lunettes luminescentes flirte avec un jeune homme. Quand elle lui demande d'arrêter, il se fâche, la bouscule et l'abandonne en pleine nuit, allongée sur la grève au bord du plan d'eau. Plus tard, sa mère, qui dirige la chorale de l'école, inquiète de ne pas la voir rentrer, prévient la police. Cette disparition suscite peu d'émoi dans la communauté de cette petite ville en apparence tranquille de l'Illinois.

Les adultes, pour la plupart engloutis par leurs propres naufrages, se préoccupent peu de cette disparition, et plus généralement des préoccupations de leurs enfants adolescents. Dans les jours qui suivent, pourtant, trois amies de la disparue, inquiètes, se mettent en mouvement pour aider la mère de Carolyn à retrouver sa fille.

Adultes largués

La communauté adulte de Knives and skin est particulièrement édifiante : des professeurs de lycée fétichistes, une septuagénaire, grand-mère, accroc au cannabis et aux films porno, une mère névrosée qui trompe sans conviction son époux, enceinte de son amant (on suppose), l'amant lui-même englué dans les mensonges qu'il sert à sa femme, elle aussi complètement dépressive. Et une troisième mère dévastée par la disparition de sa fille, qui se console en portant la robe de bal de sa fille, ou en séduisant son petit ami. Les femmes, autant que les hommes, très bien incarnés par des comédiens convaincants, en prennent pour leur grade.

Militante, la réalisatrice explore le sujet des relations amoureuses à travers l'éveil à la sexualité des adolescents. Elle pose la question du consentement, et de la nécessité de permettre à chacun d'inventer son propre désir, contre les violences ou les injonctions sociales. Jennifer Reeder n'hésite pas à montrer la féminité dans sa crudité : sang menstruel, fluides vaginaux, tampons hygiéniques usagés…

Clichés

Knives and Skin est un film stylisé, qui emprunte à différents genres, de la romance au thriller, en passant par la comédie musicale et le cinéma fantastique, tendance film de zombies. La réalisatrice joue avec les clichés, s'en empare et les met en scène dans une réalisation très travaillée plastiquement. Côté images, le film est baigné dans une lumière ardente, dominée par les couleurs chaudes, les éclairages fluo. "Nous voulions que le film entier flotte juste au-dessus de la réalité, avec des teintes vibrantes, dans les tons violet, magenta, cyan. Le tout est baigné dans une tonalité féminine au sens le plus littéral – si on considère que le rose et le violet sont des couleurs féminines", souligne la réalisatrice dans la présentation du film. Du côté du montage, les plans s'enchaînent en fondu, en superpositions qui s'éternisent. 

 Raven Whitley dans \"Knives and Skin\", de Jennifer Reeder (2019)
 Raven Whitley dans "Knives and Skin", de Jennifer Reeder (2019) (UFO Distribution)

Les costumes et les décors, baroques et kitsch, jouent un rôle à part entière, avec des looks décalés, des uniformes clownesques, des robes de bals de princesse, des bibelots qui soulignent à la fois la quête d'identité des adolescents, mais expriment aussi du côté des adultes une difficulté à grandir, et de sévères névroses.

"L'histoire suit la musique de près"

Le film est rythmé par une bande son très électro, et par les chansons de la chorale, des reprises de tubes mis en scène comme dans un chœur antique, chantant le drame de la communauté frappée par la tragédie. "Quand on arrange les chansons différemment, elles gagnent en pathos. Les chansons ont un très fort pouvoir communicatif, mais agissent aussi comme révélateur possible puisque les paroles peuvent éclairer une scène", explique la réalisatrice. "L'histoire suit la musique de près", ajoute Jennifer Reeder.

Expérimentation cinématographique servant un propos engagé sur l'Amérique et la sexualité, Knives and Skin, est un film singulier, un brin dérangeant. Une performance artistique explorant des pistes plastiques intéressantes, mais qui, en surdosage, risquent de perdre, voire de heurter le spectateur non avisé. 

La fiche

Affiche du film \"Knives and Skin\", de Jennifer Reeder
Affiche du film "Knives and Skin", de Jennifer Reeder (UFO distribution)

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

Genre : Drame
Réalisateur : Jennifer Reeder
Acteurs : Marika Engelhardt, Raven Whitley, Tim Hopper
Pays : Etats-Unis
Durée : 1h 52min
Sortie : 20 novembre 2019
Distributeur : UFO Distribution
Synopsis : Suite à un rendez-vous nocturne, Carolyn Harper ne réapparaît pas chez elle dans sa petite ville bien tranquille de l’Illinois. Sa mère, qui dirige la chorale du lycée, est dévastée. Mais ses appels à l’aide ne sont entendus que par trois adolescentes et leurs familles, touchées par l'indifférence de la communauté - comme si cette jeune fille n’avait jamais compté. Une solidarité nouvelle va naître entre elles et les aider à surmonter le malaise que cette disparition révèle.