"Gloria Mundi" : Robert Guédiguian filme un monde désenchanté dans une ville de Marseille métamorphosée

Dans ce nouveau film, Robert Guédiguian poursuit sa chronique marseillaise, témoignant des mutations du monde, et de sa ville. Un beau film poétique, pour un constat sombre.

Arianne Ascaride dans \"Gloria Mundi\", de Robert Guédiguian (2019)
Arianne Ascaride dans "Gloria Mundi", de Robert Guédiguian (2019) (DIAPHANA DISTRIBUTION)

Gloria Mundi le nouveau film du réalisateur marseillais Robert Guédiguian, en salle le 27 novembre, est une peinture sombre de la société d'aujourd'hui. La ville de Marseille a changé de visage, et le monde aussi. Mais la pauvreté est toujours là, et la violence sociale pire que jamais.

Anaïs Demoustier, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Darroussin, Lola Naymark, Robinson Stévenin dans \"Gloria Mundi\", de Robert Guediguian (2019)
Anaïs Demoustier, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Darroussin, Lola Naymark, Robinson Stévenin dans "Gloria Mundi", de Robert Guediguian (2019) (DIAPHANA DISTRIBUTION)

Le film s'ouvre sur la naissance d'un enfant, plans serrés sur les premiers instants, une tête qui apparaît, un cri, des mains qui accueillent, une pluie d'eau sur son visage, première douche, un sourire qui s'esquisse. La petite Gloria vient de naître. Elle est la fille de Mathilda (Anaïs Demoustier) et Nicolas (Robinson Stévenin), un jeune couple qui tente de s'en sortir, lui chauffeur Uber, elle à l'essai comme vendeuse dans une boutique de vêtements. Sylvie, la mère de Mathilda (Ariane Ascaride) et Richard (Jean-Pierre Darroussin), l'homme qui l'a élevée, accueillent avec joie la nouvelle venue.

La naissance du bébé coïncide avec la sortie de prison de Daniel (Gérard Meylan), le père de Mathilda… Derrière le portrait idyllique d'une famille recomposée fêtant à la maternité l'arrivée d'un bébé, se cachent en fait secrets et rancœurs, que les difficultés économiques vont rapidement, et violemment mettre à jour…

Marseille a changé, le monde aussi

Avec ce nouveau long-métrage, Robert Guédiguian renoue avec la chronique sociale de sa ville, Marseille. On est loin de de Marius et Jeannette (1997), des grèves des dockers, de la fraternité dans la lutte, on est loin aussi des quartiers populaires, des ruelles et des arrière-cours où l'on refaisait le monde. Marseille a changé, et le monde aussi. "Pour paraphraser Marx, partout où le néocapitalisme règne, il a foulé aux pieds les relations fraternelles, conviviales et solidaires pour ne laisser subsister d’autre lien entre les hommes que le froid intérêt, le dur argent comptant. Il a noyé tous nos rêves dans les eaux glacées du calcul égoïste".

Le réalisateur cite toujours Marx et n'a rien abandonné de ses convictions, mais le constat est sévère. Le monde est devenu pire encore. Le prolétariat, que l'on croisait autrefois sur les docks, ou dans les usines, a changé de décor, mais il est toujours là. Aujourd'hui les travailleurs pauvres sont des femmes de ménage corvéables nuit et jour, qui nettoient indifféremment "la merde" des malades dans les hôpitaux, celle des employés dans les bureaux, ou encore celle des touristes dans les paquebots de luxe amarrés au pied de la Joliette.

"Ubérisation" de la société

Les prolétaires d'aujourd'hui, ce sont aussi les chauffeurs Uber, qui se tuent au travail pour des salaires de misère sans aucune protection sociale, avec l'illusion d'être libres. "Pas de patron", claironne Nicolas avant de comprendre dans quel piège il s'est enfermé. Les syndicats sont morts, la solidarité, les luttes sociales, les belles idéologies, "tout ce qu’un siècle de luttes ouvrières avait réussi à faire entrer dans la conscience des hommes, en un mot la nécessité du partage, a volé en éclats en quelques années pour rétablir ce fléau mortel qu’est la volonté de chacun de posséder ce que les autres possèdent", nous dit Robert Guédiguian, qui filme sa ville transformée.

Dans le cadre, comme par inadvertance, d'autres tragédies sont suggérées, celles des migrants échoués sur les trottoirs, malvenus anonymes, éléments dérangeants dans le décor, que la société n'arrive pas à accueillir. 

Pas de clichés dans le  regard de Robert Guédiguian sur Marseille. Le cinéaste laisse les cartes postales aux touristes armés de téléphones portables en goguette sur le vieux port. Il filme la ville comme elle est devenue, une vitrine qui masque mal la misère. "Rien n'a changé, c'était pas la peine que je sorte de prison", remarque Daniel au pied de l'hôtel miteux où il s'est installé. De l'Estaque, quartier emblématique du réalisateur, on ne voit cette fois que le nom, une direction inscrite sur un autobus. Les centres commerciaux, les auto-ponts, les flux de circulation et la "Tour CMA" construite par l'architecte Zaha Hadid, omniprésente, est devenue le nouveau sommet emblématique de cette ville, le signal qui relègue la "Bonne Mère" en arrière-plan. 

"Le plus important, c'est de s'entraider"

Le 21e film de Robert Guédiguian dépeint une jeunesse paumée, élevée dans une société du jetable, où les sentiments n'ont pas plus de valeur ni de durée de vie que les grille-pains soldés dans la boutique d'Aurore (Lola Naymark), la demi-sœur de Mathilda et de son amis Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet), les "winners" de la famille, sans foi ni loi, défoncés à la coke du matin au soir, accros à l'argent, au sexe "hard", lancés à fond dans la société du paraître, exploitant leurs salariés, payés au noir, autant qu'ils profitent de leurs clients, qui viennent brader des objets symboles de la société de consommation, pour survivre. 

 Grégoire Leprince-Ringuet et Lola Naymark dans \"Gloria Mundié, de Robert Guédiguian (2019)
 Grégoire Leprince-Ringuet et Lola Naymark dans "Gloria Mundié, de Robert Guédiguian (2019) (DIAPHANA DISTRIBUTION)

Heureusement, il reste la vieille génération, celle qui a connu le monde d'avant, et qui essaie de continuer à y croire. "Le plus important, c'est de s'entraider. Si entre nous on se tient pas les coudes !", souffle Sylvie à sa fille cadette, indifférente au monde qui l'entoure, uniquement préoccupée par la réussite. Sylvie qui refuse pourtant catégoriquement de faire grève pour défendre ses droits. Il faut survivre.

Et c'est Daniel, le vieux voyou, qui égrène des haïkus pour supporter le monde et ses tragédies. On pourrait penser que le trait est parfois forcé, outrancier, caricatural, mais la violence du monde ne l'est-elle pas ? L'humour, auquel nous avait habitués Robert Guédiguian, est quasiment absent de ce dernier film, comme s'il était devenu impossible de rire, tant le constat est effrayant. 

Toujours en colère, le réalisateur marseillais poursuit son travail engagé. Sans grands discours, avec une caméra qui prend son temps, presque contemplative, et avec sa famille de comédiens, et notamment le trio Ascaride, Darroussin, Meylan, toujours aussi justes, Robert Guédiguian et sa famille de cinéma partagent leur regard sur la triste gloire du monde.

Affiche de \"Gloria Mundi\", De Robert Guédiguian (2019)
Affiche de "Gloria Mundi", De Robert Guédiguian (2019) (DIAPHANA DISTRIBUTION)

La fiche :

Genre : Drame
Réalisateur : Robert Guédiguian
Acteurs : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan
Pays :
France
Durée : 1h 47min
Sortie : 27 novembre 2019
Distributeur : Diaphana Distribution
Synopsis : Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Sylvie, son ex-femme, l’a prévenu qu’il était grand-père : leur fille Mathilda vient de donner naissance à une petite Gloria. Le temps a passé, chacun a fait ou refait sa vie…  En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout. Quand un coup du sort fait voler en éclat ce fragile équilibre, Daniel, qui n’a plus rien à perdre, va tout tenter pour les aider.