Cinéma : pourquoi l'adaptation de la comédie musicale "Cats" a tourné à la cat-astrophe

La première bande-annonce avait suscité des réactions horrifiées. La deuxième n'a pas fait taire les sceptiques. Le film est sorti en salle aux Etats-Unis et n'a pas déplacé les foules. Pour sauver son long-métrage à 100 millions de dollars, le réalisateur a bricolé une nouvelle version envoyée directement aux cinémas. Mais qu'est-ce qui cloche dans ce projet ?

L\'actrice Taylor Swift dans l\'adaptation de la comédie musicale \"Cats\", au cinéma le 25 décembre 2019 en France.
L'actrice Taylor Swift dans l'adaptation de la comédie musicale "Cats", au cinéma le 25 décembre 2019 en France. (UNIVERSAL PICTURES)

Sur le papier, ça ne pouvait que marcher. La comédie musicale Cats a accumulé depuis 1981 73 millions de spectateurs dans le monde, a tourné sur les planches pendant quatre décennies sans discontinuer et constituait la dernière valeur sûre du genre à ne pas avoir été adaptée au cinéma (pour Les Misérables, réalisé par Tom Hooper, ou Le Fantôme de l'opéra, c'est déjà fait). Mais Cats a été catalogué comme un navet par la critique, et côté spectateurs, c'est la catatonie : 6 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis depuis vendredi quand les producteurs en espéraient initialement 20. Qu'est-ce qui coince avec Cats, qui sort dans les salles françaises mercredi 25 décembre ?

Steven Spielberg s'y est cassé les dents

Cats, ce sont des poèmes transformés en comédie musicale qui donnent désormais lieu à un film. L'enchaînement aurait pu être tout autre. Car Walt Disney en personne avait craqué sur l'œuvre de T. S. Eliot, le Verlaine de la Tamise. Mais l'homme de lettres refuse la proposition du père de Mickey Mouse à la fin des années 1940, souligne le Times. Sa crainte : "Que ses poèmes ne deviennent trop mignons" sous le pinceau du maître du merveilleux.

Le poète a passé l'arme à gauche depuis quinze ans quand les droits du livre sont rachetés par Andrew Lloyd Webber pour en faire une comédie musicale. L'idée peine à convaincre les financiers, et on les comprend un peu : quand on vous décrit des comédiens grimés en chat, engoncés dans des costumes en Lycra, qui chantent des airs inspirés par un poète un rien passé de mode avec une intrigue minimaliste (une compétition entre chats pour rejoindre le paradis), vous n'avez pas forcément des dollars plein les yeux. Webber hypothéquera sa maison pour monter le spectacle, raconte le Guardian. Jusqu'au jour de la première, il a cru avoir commis une terrible erreur. Heureusement, ce 11 mai 1981, dans la salle du New London Theatre, peut-être sur un siège rehausseur, le jeune Tom Hooper, 8 ans, assiste à la représentation. "J'étais captivé", raconte au magazine américain Vogue l'homme qui a porté Cats sur grand écran quatre décennies plus tard.

Il n'est pas le seul. Mais Steven Spielberg, lui, a un peu plus de liquidités sur son compte en banque pour acheter les droits d'une adaptation, à la fin de la décennie. L'homme qui vole de succès en succès met en chantier un dessin animé, pour une sortie en 1997. L'histoire est déplacée pendant le Blitz, des concept arts à tomber par terre sont commandés aux meilleurs artistes du moment... Et puis plus rien. Car après trois bides, Spielberg se désintéresse de son studio d'animation pour aller fonder Dreamworks. Ironiquement, c'est le bide d'un chien – Balto chien-loup, héros des neiges – qui plantera le dernier clou sur le cercueil de l'adaptation de Cats.

Une technologie pas au point

Alors que Steven Spielberg s'est attelé au remake de West Side Story, autre classique du genre, les studios Universal ont finalement confié à Tom Hooper le film dont il rêvait depuis ses 8 ans. A l'entendre, dans Vogue, il n'aurait pas été possible de le réaliser avant : "Les progrès technologiques ont rendu la création de ce film possible. Il y a trois ans à peine, on me disait que mes demandes – animer de la fourrure sur des acteurs – n'étaient pas réalisables. Il y a deux ans, c'était techniquement possible, mais financièrement injouable. Et l'an dernier, c'est devenu faisable techniquement et financièrement. Donc on est à un tournant. C'est très excitant." La production avait un temps envisagé de le tourner à l'ancienne, en maquillant les acteurs et en leur collant des prothèses, avant de renoncer, notamment par peur qu'ils transpirent trop dans leurs costumes en fourrure sous le feu des projecteurs. "Ça ne se présentait pas bien, donc on est passés à autre chose", a tranché la patronne d'Universal Pictures, Donna Langley, citée par le site spécialisé Screenrant.

Technologiquement possible ? Peut-être. Mais dans quels délais ? Car la promotion de Cats a tourné au scénario catastrophe. Une première bande-annonce est diffusée en juillet. Tollé des spectateurs, qui sont horrifiés par l'animation du costume des personnages. Hooper se veut rassurant : "Ce n'était qu'une première version." Un deuxième clip, en novembre, ne rassure personne.

Lors de l'avant-première, c'est un Tom Hooper avec des petits yeux qui répond aux questions de la presse. Et pour cause : "J'ai fini le film à 8 heures du matin hier après avoir travaillé 36 heures d'affilée pour y peaufiner les dernières retouches." Les dernières retouches ? Pas tout à fait. Car vexé de l'accueil critique et, pire, des nombreuses images circulant qui mettent en avant des défauts dans les effets spéciaux – ici, une bague oubliée, là, un revers de manche qui dépasse –, le réalisateur que beaucoup décrivent comme exigeant a bricolé à la hâte une deuxième version envoyée en urgence aux cinémas.

Une drôle de "cat school" 

Des délais trop serrés peuvent expliquer le bouclage dans l'urgence d'un film qui semblait taillé pour la course aux Oscars. Un tournage qui s'étale de décembre 2018 à fin mars 2019, une post-production rendue compliquée par une technologie instable, et, au final, une flopée de studios réservés en catastrophe à Soho mi-décembre pour mettre la dernière main au mixage complexe du film, révèle le Guardian. Tout ça pour ne pas rater la date limite pour figurer dans la sélection des Golden Globes. Universal a été jusqu'à projeter un montage pas tout à fait fini à l'influente Hollywood Foreign Press Association. Sans grand succès : seule la chanson de Taylor Swift a été retenue dans l'une des catégories donnant droit à une récompense.

Pour son jeu d'actrice, on repassera. Non que tout soit de la faute de la chanteuse. Mais l'impression laissée par ces personnages mi-hommes, mi-chats, certains avec des mains ou des pieds humains, certaines actrices avec leur poitrine, a glacé plus d'une salle. Comme lors de la projection presse où assistait cette journaliste du Guardian : "Personne n'a pu toucher au pop-corn." Le défi est tout autre que celui relevé par les danseurs de la comédie musicale, car au cinéma, le public voit tout et en détail. L'intuition du réalisateur, qui a envoyé ses acteurs suivre des cours dans une "cat-school" n'a visiblement pas porté ses fruits.

"Chaque acteur présent dans le film y est passé", raconte Sarah Dowling, chorégraphe et directrice de cette drôle d'école. Aucun cours de miaulement au programme, mais des matières peu académiques. "Vous vous approchez à 10 cm des autres, les visages se frôlent, vous humez l'autre, et si ça vous plaît, vous vous touchez nez contre nez, avant de vous le frotter l'un contre l'autre", raconte l'acteur Robbie Fairchild à Vulture. "Et là je réalise que je suis en face de Gandalf [l'acteur Ian McKellen qui joue dans le film et dont l'un des rôles les plus connus est celui du magicien dans Le Seigneur des anneaux]. J'y vais. Il essaie d'y aller. 'Non, non, non, pas encore, je ne suis pas prêt !'." Judi Dench, Idris Elba, tout le monde y est passé : "On se mettait à genoux, et pendant sept minutes, on rôdait dans la pièce et on se poussait du museau." Au point que la parodie tournée par les acteurs eux-mêmes pour une émission satirique américaine paraît en dessous de la réalité.

Si vous ajoutez que la promo du film a été parasitée par une blague du chanteur Jason Derulo déplorant que les techniciens lui aient effacé une partie essentielle de son anatomie, et qu'Universal n'a rien trouvé de mieux que d'envoyer son film à 100 millions de dollars en face du dernier Star Wars, vous avez quelques arguments pour expliquer le démarrage poussif du film. Le dernier venant tout simplement du fait que le scénario de la comédie musicale tient sur un timbre-poste. "Attention à ne pas cligner des yeux, vous risqueriez de rater l'intrigue", avait persiflé le critique du New York Times Franck Rich en 1982. C'est peut-être aussi là que le bât blesse pour un film qui dure près de deux heures.