Adam Bessa à l'affiche du film "Les Fantômes" de Jonathan Millet : "Je me suis raccroché à l'obsession de mon personnage"

Le comédien franco-tunisien incarne Hamid, un homme en quête de justice après avoir été incarcéré dans les geôles syriennes. Adam Bessa apporte une nouvelle nuance à un registre dramatique dans lequel il a souvent plongé. Entretien.
Article rédigé par Falila Gbadamassi
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 6 min
Le comédien Adam Bessa, le 19 juin 2024, à Paris, dans les locaux de Mémento Distribution. (FG / FRANCEINFO)

Les Fantômes, en salles depuis le 3 juillet, est la première fiction de Jonathan Millet. Le long-métrage est inspiré de la traque d'anciens criminels de guerre du régime de Bachar al-Assad, en Syrie, menée par des cellules d'exilés syriens. Avec l'économie de jeu qu'on lui connaît, Adam Bessa incarne Hamid, membre de l'un de ces groupes. Sur les traces de son bourreau à Strasbourg, en France, Hamid se mue en espion et laisse peu à peu transparaître ses traumas.

Franceinfo Culture : Qu'est-ce qui vous a attiré dans le personnage de Hamid, qui a une approche assez particulière de la vengeance ?

Adam Bessa : La trame géopolitique – le récit s'étale sur plusieurs pays –, et le film d'espionnage. Tout comme la qualité du scénario : l'histoire d'une vengeance exécutée par quelqu'un qui ne tombe pas dans la loi du talion. Outre le fait qu'il ne décide pas tout seul, il pèse le pour et le contre de sa démarche.

Qu'avez-vous fait pour vous préparer à incarner ce personnage ?

Beaucoup de recherches sur Youtube, sur le darknet... J'ai regardé des vidéos que l'on n'a pas l'habitude de voir : des témoignages, des vidéos amateurs qui racontent la prison en Syrie. J'ai abordé ce rôle au travers des expériences personnelles. Les détails politiques ne m'intéressaient pas vraiment parce qu'ils ne me servaient pas à construire le personnage.

C'est un film sensoriel parce qu'il s'appuie sur le vécu de Hamid, emprisonné pendant deux ans dans le noir. Comment intègre-t-on cette dimension à son jeu ?

J'ai eu quatre à cinq mois de préparation pour retranscrire cette sortie du noir. Avec Jonathan, on a eu du temps. Une période pendant laquelle j'ai appris également la langue syrienne. J'ai eu le temps de trouver la meilleure porte d'entrée pour incarner au mieux Hamid et trouver cette sensibilité si particulière qui est la sienne.

On ne montre pas la torture, les violences subies par Hamid. Lui-même ne fait étalage ni de ses cicatrices ni de ses traumatismes. À quoi vous êtes-vous attaché pour mettre en lumière cet aspect du personnage ?

Je me suis raccroché à sa quête et à son obsession. Son côté obsessionnel, très fort, m'a tenu du début à la fin. J'ai un peu la méthode de l'Actors Studio : quand je suis dans un personnage, j'y reste pendant tout le tournage. Il a duré un mois. L'état de nervosité de Hamid est particulier. Il est toujours sur un fil. On ne sait pas s'il va basculer dans la tristesse ou dans la rage. Il fallait toujours être dans cet entre-deux. Hamid est littéralement à bout de nerfs à cause de la fatigue, du manque de sommeil, de ses blessures personnelles. Cet état caractérise le personnage et cela exige une certaine endurance pour l'incarner.

Harka, Le Prix du passage et maintenant Les Fantômes sont des films dans lesquels vos personnages sont graves et taiseux. Il y a une vraie aisance chez vous pour interpréter ce type de rôle. C'est un registre que vous maîtrisez...

Je ne pense pas mes personnages en ces termes, à savoir s'ils sont taiseux ou pas, si c'est un registre que je maîtrise ou non. Ce sont surtout des histoires qui me plaisent. En l'occurrence Harka, qui est l'histoire de Mohamed Bouhazizi, dont l'immolation [en Tunisie] a déclenché le Printemps arabe. Cette histoire est incontournable pour moi en tant que Tunisien. Pareil pour celle de Hamid : c'est une histoire extraordinaire, peu importe le caractère du personnage. S'il avait été plus expressif, je l'aurais joué aussi.

Il s'avère que tous ces personnages sont taiseux. Je pense que l'économie de mots est parfois nécessaire. J'ai tendance à couper des dialogues dans les films. Il y a des silences qui en disent long. Le cinéma sert aussi à ça, c'est un art de l'image. Si on peut faire passer quelque chose sans mots, il vaut mieux.

Ce rôle, comme celui dans Harka, est inspiré de la vie des gens. Cela fait peser une certaine responsabilité sur vos épaules de comédien. C'est une pression supplémentaire pour vous ?

Oui, je dois être à la hauteur. Ceux que je dois d'abord convaincre, ce sont ceux qui ont vécu cette histoire. S'ils ne sont pas convaincus par ce que je fais, le pari est raté. La pression réside dans le fait de raconter au mieux cette histoire, le plus justement, sans caricaturer, sans tomber dans la sensiblerie, sans juger... Cela rajoute une difficulté, mais c'est un défi qui me plaît. Ces sujets me parlent. J'aime bien donner une voix aux personnes qui n'en ont pas. Cela donne du sens à mon métier, à ce que je fais.

Depuis Les Bienheureux de Sofia Djama en 2007, votre premier long-métrage, les nouvelles sont plutôt bonnes. Vous comptiez parmi les révélations 2023 aux César avec Harka, film pour lequel vous avez décroché le Prix de la meilleure performance à Un Certain Regard en 2022. Deux de vos films ont été présentés à Cannes. C'est une autre forme de pression...

C'est plutôt réconfortant. Quand on est adoubé par ses pairs, cela donne la force de continuer, le courage de continuer à explorer, à travailler, à essayer de surprendre encore. C'est une forme de soutien qui vous donne confiance en vous, qui confirme que vous êtes sur la bonne voie. Je n'ai pas de pression. Au contraire, c'est de la motivation. C'est intéressant d'accrocher une personne qui ne connaît rien à un sujet, de susciter de l'émotion chez elle, cela signifie que vous atteignez une forme d'universalité dans votre art. Je prends l'exemple de quelqu'un qui n'aime pas spécialement la peinture, qui se retrouve devant un Picasso ou un Basquiat et s'exclame : "C'est beau, c'est cool. Je le mettrai bien chez moi !". C'est comme avec Zidane. Ma mère ou des copains, qui n'aimaient pas spécialement le foot, aimaient le voir jouer.

Je travaille dur pour aller chercher le public, ceux qui trouveraient par exemple ce sujet lourd, un peu déprimant, afin de leur offrir un film prenant. C'est important de prendre les gens par la main tout en proposant un cinéma exigeant qui pousse à la réflexion. Cela ne m'intéresse pas de leur retourner le bide en leur montrant toute la misère du monde. Pour cela, il suffit de regarder les infos. Je préfère cette dimension plus puissante, c'est-à-dire faire du bien en allant chercher l'universalité d'une personne ayant un parcours extraordinaire et d'y insuffler quelque chose qui donne envie aux gens. L'art bien fait permet d'apprendre sans effort. On peut apprendre en passant un bon moment et je pense que c'est là que l'on apprend le mieux.

C'est tout ça qui vous a donné envie de faire du cinéma ?

Oui, c'est un peu ça. C'est aussi l'amour des films, m'y plonger constituait une parenthèse dans ma vie. Joaquin Phoenix dans Two Lovers, ça a été un déclic. C'était en 2008 et j'avais 16 ans. Leonardo DiCaprio et Daniel Day-Lewis sont des acteurs qui m'ont aussi marqué.

L'affiche du film "Les Fantômes" de Jonathan Millet. (FILMS GRAND HUIT)

La fiche

Genre : Drame
Réalisateur : Jonathan Millet
Acteurs : Adam Bessa, Tawkeek Barhom, Julia Franz Richter
Pays : France
Durée : 1h45
Sortie : 3 juillet 2024

Synopsis : Hamid est membre d'une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau.

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