"200 mètres", premier film d'Ameen Nayfeh : l'enfer d'une famille palestinienne séparée par le mur d'Israël

Le réalisateur palestinien Ameen Nayfeh signe un premier long-métrage édifiant sur la situation en Palestine, à travers l'histoire d'une famille palestinienne séparée par le mur érigé par Israël. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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Ali Suliman dans "200 mètres", de Ameen Nayfeh, juin 2021. (SHELLAC FILMS)

200 mètres, c'est la distance qui sépare Mustafa de sa femme Salwa et de ses trois enfants. C'est peu, mais le père de famille rencontre toutes les difficultés du monde à les parcourir pour retrouver les siens. Avec ce premier film, en salles le 9 juin 2021, le réalisateur et scénariste palestinien plonge dans le quotidien d'une famille forcée de vivre séparée, le père en Cisjordanie, sa femme et ses trois enfants de l'autre côté du mur, en Israël.

Chaque matin Mustafa, qui vit chez sa mère, se lève, et comme des milliers de travailleurs palestiniens partant travailler côté israélien, il patiente et se laisse porter par une foule compacte jusqu'au poste de contrôle de la police israélienne. Pour passer, il faut des papiers en règle et un permis de travail. Mustafa pourrait prendre la nationalité israélienne, et tout deviendrait plus simple. Mais il s'y refuse.

C'est difficile, des tensions se font sentir dans le couple, mais Mustafa et Salwa font en sorte de donner à leurs enfants une vie "normale" malgré la brutalité et l'absurdité de leur quotidien. Chaque soir, c'est un rituel, Mustafa appelle ses enfants et sa femme. Ils se regardent de loin, et se disent bonsoir en jouant à allumer et à éteindre les lumières de leurs appartements respectifs. Mustafa et Salwa résistent comme ils peuvent, jusqu'au jour où un accident pousse le très respectueux des lois Mustafa à se lancer dans une dangereuse équipée en taxi clandestin, avec à son bord une drôle de troupe…

"Ce qu’une séparation produit chez nous, en tant qu’êtres humains"

La caméra ne quitte pas d'une semelle Mustafa, nous emmenant dans les soubresauts de son impensable odyssée, jusqu'à nous faire étouffer avec lui dans le coffre sombre où il est enfermé avec ses compagnons d'infortune pour passer les check-points. 

Avec ce premier film en forme de road-movie, Ameen Nayfeh fait le choix de poster sa caméra côté palestinien, montrant à hauteur d'homme la complexité et l'absurdité de la situation, les difficultés inouïes pour se déplacer, et les complications pour effectuer les moindres gestes du quotidien, aller au travail, offrir à ses enfants une vie "normale", avec des soirées en famille ou des stages de foot... 

"Les images du Mur, des checkpoints ou des soldats sont probablement ce qui surgit en premier lorsque l’on parle de la Palestine. Bien que ces images soient dans le film, j’ai préféré me concentrer sur ce qu’une séparation produit chez nous, en tant qu’êtres humains, et mettre un peu plus en lumière ces obstacles et murs invisibles plutôt que les barrières physiques."

Ameen Nayfeh

réalisateur de "200 mètres"

Ce premier film d'Ameen Nayfeh, inspiré par sa propre histoire, suggère plus qu'il ne souligne la violence d'Etat israélienne, montrée ici dans les détails, dans les tracasseries du quotidien, et dans les entraves à la liberté subies jour après jour par la population palestinienne. Une réalité montrée de l'intérieur, quasi du fond des yeux de Mustafa, qui parle peu, mais dont le visage exprime toute la lourdeur de la situation, qui pèse comme un fardeau sur son dos cassé, pendant que certains, d'un côté comme de l'autre, profitent et s'enrichissent sur le dos des plus pauvres.

Le personnage d'Anne, jeune documentariste allemande embarquée à bord du minibus clandestin, incarne de son côté le regard confus et plein de bons de sentiments, mais forcément à côté de la plaque, de l'Occident.

Anna Unterberger dans "200 mètres", de Ameen Nayfeh, juin 2021 (SHELLAC FILMS)

Ali Suliman, premier rôle dans Paradise Now, premier film palestinien à remporter le Golden Globe du meilleur film étranger en 2004, offre ici dans un jeu tout en retenue une ampleur et une présence impressionnante au très beau personnage de Mustafa. La galerie qui l'entoure est également bien servie par des comédiens engagés, et convaincants.

A l'heure où les tensions ont repris dans les territoires occupés, le film d'Ameen Nayfeh, Prix du Public au festival de Venise, offre un éclairage à échelle humaine, sans discours, sur une situation de plus en plus difficile à comprendre, à l'image de ce mur infini, gris, omniprésent dans le film, qui empêche la vie de circuler.

Affiche du film "200 mètres", de Ameen Nayfeh, juin 2021 (SHELLAC FILMS)

La fiche

Genre : Drame
Réalisateur : Ameen Nayfeh
Avec : Ali Suliman, Anna Unterberger, Lana Zreik, Motaz Malhees, Mahmoud Abu Eita
Pays : palestinien, jordanien, qatarien, suédois, italien
Durée : 1h37
Sortie : 9 juin 2021
Distributeur : Shellac
Synopsis : Mustafa d’un côté, Salwa et les enfants de l’autre, une famille vit séparée de chaque côté du Mur israélien à seulement 200 mètres de distance. Ils résistent au quotidien avec toute la ruse et la tendresse nécessaires pour « vivre » comme tout le monde, quand un incident grave vient bouleverser cet équilibre éphémère. Pour retrouver son fils blessé de l’autre côté, le père se lance dans une odyssée à travers les checkpoints, passager d’un minibus clandestin où les destins de chacun se heurtent aux entraves les plus absurdes.

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