Festival de Cannes 2021 : "J'avais une histoire vitale à raconter", explique Sandrine Kiberlain, qui réalise "Une jeune fille qui va bien"

Sandrine Kiberlain revient à Cannes cette année avec la casquette de réalisatrice, autrice d'un premier long métrage, "Une jeune fille qui va bien", présenté en compétition à la Semaine de la critique. Rencontre.

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France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
L'actrice et réalisatrice Sandrine KIberlain, le 9 juillet 2021 à la Terrasse Albane à Cannes. 
 (LCA / FRANCEINFO)

La salle de l'Espace Miramar, dédiée à la Semaine de la critique du Festival de Cannes, recevait le 8 juillet l'équipe du film Une jeune fille qui va bien de Sandrine KIberlain. La comédienne devenue réalisatrice ne cachait pas son émotion. "Je me suis longtemps cachée derrière des personnages, mais j'ai toujours eu envie de raconter une histoire", a-t-elle dit. L'histoire est celle d'Irène, une jeune fille dans la fleur de l'âge, 19 ans. Apprentie comédienne, passionnée et joyeuse. Amoureuse. Mais nous sommes en 1942 à Paris et Irène est juive. Boulimique de la vie, elle ne voit pas l'horreur qui s'abat peu à peu.

Pour parler de ce beau portrait filmé avec justesse, où Rebecca Marder de la Comédie-Française tient le premier rôle avec brio, nous avons rencontré Sandrine Kiberlain, vendredi 9 juillet sur la terrasse d'un hôtel cannois.

Franceinfo culture : Lors de la présentation de votre film à la Semaine de la critique le 8 juillet, vous étiez très émue en parlant de votre rôle de réalisatrice. Qu'est-ce qui a déterminé ce passage derrière la caméra ?
Sandrine Kiberlain : Ces choses ne se font jamais en quelques lancées. J'ai eu une histoire qui m'habite depuis très longtemps et qui est devenue vitale à raconter. Et surtout à filmer, car je n'envisageais pas d'autres façons de la raconter. Et à partir du moment où j'ai trouvé l'angle (j'ai eu l'impression que c'était un point de vue nouveau, parce que ça a tellement été raconté l'Occupation), je me suis plongée dans l'écriture et puis c'est devenu une évidence.

Mais je pense que depuis un moment, en regardant les équipes, en travaillant avec de grands metteurs en scène – j'ai été à bonne école – j'avais envie d'être du côté de l'équipe, bien plus que du côté de ceux qui sont filmés, pour expérimenter. Et en particulier du côté de celui qui tient les rênes, qui invente tout, et qui se met à nu.

Il y a eu aussi l'idée d'essayer de donner à des acteurs ce qu'on avait pu me donner : la chance d'être regardée, la chance d'être choisie par un metteur en scène, d'être désirée par lui. Et donc de faire naître une actrice comme Rebecca et les autres qui l'entourent.

Revenons à cette histoire "vitale" comme vous dites. Votre point de départ a été de raconter cette période de l'Occupation, de la guerre, mais en même temps de parler de l'âge de l'insouciance...
Le point de départ a été de parler de la guerre sans la montrer. Je n'avais pas envie de filmer ça. Je trouve que c'est toujours réducteur de montrer. Agnès Varda disait de ne pas montrer, donner envie de voir. Moi j'ai choisi de filmer la joie d'une jeune fille pour raconter le pire si, par hasard, elle devait être fauchée en plein élan. Et c'est en étant attachée à cette jeune fille, en partageant avec elle son âge, sa joie de vivre, son élan, que je voulais filmer aussi cet âge-là.

Les 19 ans…
C'est l'âge où tout commence, on ne peut pas présumer une seconde que ça se passe mal, on est dans la découverte de tout. J'ai toujours été émerveillée par cet âge-là, l'ayant vécu d'ailleurs aussi de manière merveilleuse, parce que c'est les débuts de tout pour moi comme actrice. Donc je me suis aussi servie de mon expérience pour inventer Irène, pour la construire, et elle est devenue véritablement passionnée de théâtre. C'est un gros mélange de tout, c'est pourquoi je parlais de la mise à nu du réalisateur. On pense souvent qu'en étant actrice, on est au-devant et dans la lumière : en réalité, celui qui est dans la lumière, c'est le réalisateur, c'est celui qui invente l'histoire, qui décide de tout. C'est pour moi une nouvelle position qui m'a beaucoup émue hier, parce que j'ai presque pris conscience à ce moment-là à quel point c'était une mise à nu de moi-même.

Rebecca Marder est Irène dans "Une jeune fille qui va bien" de Sandrine Kiberlain. (JEROME PREBOIS)

Dans ce qui fabrique l'histoire vitale que vous racontez, on peut supposer qu'il y a aussi vos origines, vos grands-parents, la famille juive polonaise installée en France avant la guerre…
Absolument ! C'est mon ADN ! Mais j'avais le sentiment que pour mieux parler de tout ça, il ne fallait pas que je parle de moi, moi, moi, vous comprenez ? Je sais de quoi je parle parce que je suis moi-même concernée et je viens de tout ça. Mais j'ai choisi, comme par hasard, de décrire une famille où il y a un père et un frère, alors que moi j'ai une sœur et une mère – mais je n'ai plus de père et pas de frère. Et j'ai choisi de parler d'une fille issue d'une famille juive française et non pas polonaise comme l'était la mienne, pour l'éloigner de ma famille, de moi, pour ne pas les déranger avec ça. Et surtout, dès que j'essayais de ramener les choses à ce que je suis réellement, ça me dérangeait, j'avais l'impression de ne pas être en mesure d'imaginer plus. Donc il fallait que je reste pudique.

Vous avez voulu parler de la guerre sans la montrer. Donc vous ne montrez pas le cadre - la guerre, l'Occupation - mais vous utilisez un biais, ce sont les personnages secondaires, et notamment le père et la grand-mère.
Oui, par eux arrivent les informations. Par eux arrivent la maturité, la responsabilité et la façon dont on vit cette époque. Ce sont des adultes. Et il est plusieurs façons d'être adultes devant de telles responsabilités. On peut se plier aux règles et aux lois et faire ce qu'on nous dit de faire. Ou avoir l'attitude inverse, comme cette femme, la grand-mère, qu'on imagine avoir été une femme très libre et qui a une douleur, un secret. Chaque personnage est le symbole d'une attitude. Elle, pour moi, représente la résistance. La voisine, Josiane que joue Florence Viala, représente pour moi les Justes, ceux qui ont dépassé leurs a priori. Puis il y Anthony Bajon qui joue le frère et qui est à ça d'être influencé par ceux qui ont le pouvoir. Toutes ces versions sont celles que j'aurais pu moi vivre. Je ne sais pas : j'aurais été Anthony ? J'aurais été ma grand-mère ? Moi je sais comment ont été mes grands-parents. Je sais que ma grand-mère a dit : on ne va pas à la mairie nous signaler, sinon je saute par la fenêtre – et ça c'est dans le film  ou elle s'est mise toute nue enceinte pour ne pas être arrêtée, ce sont des instincts de vie qui sont fous qui m'impressionnent au-delà de tout. Mais je ne sais pas de quel côté je serais dans des situations pareilles. Aucun de nous ne peut savoir, c'est une question qui me hante.

Dans vos choix de mise en scène, la musique a un rôle de taille
Il y a des musiques qui sont arrivées pendant l'écriture. La première est Love letters (The Metronomy) qui est très contemporaine. Je tenais à ce que le film n'ait pas une forme de reconstitution historique, je tenais à ce qu'il y ait des contradictions, des choses qui jouent un peu avec les spectateurs aussi sur la question : est-ce qu'on ne parle pas un peu d'aujourd'hui aussi ? Aujourd'hui, ça peut arriver à tout le monde, n'importe quand n'importe où, on le vit à un degré différent, mais la vie nous surprend et va nous surprendre encore, on ne sait pas, on ne sait rien, ça peut basculer demain.

Les musiques font donc partie, comme des personnages en plus, de cette façon de ne pas vouloir marquer l'époque. On est dans cette époque mais on est avec la jeunesse globale. J'ai pensé au Bataclan pendant que je faisais le film, j'ai pensé à aujourd'hui, à ce qui se passe ailleurs, en ce moment dans le monde. Parmi les musiques, il y a Que reste-t-il de nos amours ?, qui a été créé en 42, interprétée ici autrement dans un truc limite fanfare qui fait penser plus à la jeunesse et qui vient contrarier la beauté de la chanson. Et il y a aussi un morceau de Tom Waits qui raconte l'élan amoureux, mais nous ramène aussi à aujourd'hui.

Comment la réalisatrice et l'actrice que vous êtes a-t-elle dirigé ses comédiens, et en particulier Rebecca Marder qui a le rôle très central d'Irène ?
Les comédiens, il faut les aimer, c'est ce que j'ai appris avec les metteurs en scène qui ont fait de moi une bonne actrice. Evidemment, il faut tomber sur une perle, la sauvegarder et puis si possible la magnifier. Il est tellement fragile l'acteur sur un film. Comme ça, d'un claquement de doigts [Sandrine Kiberlain ajoute le geste à la parole], on peut briser un acteur. Il suffit de chuchoter derrière son dos on a l'impression qu'on dit du mal de lui, il perd complètement confiance, il ne plus rien donner, c'est très facile. Il faut donner confiance aux acteurs, dire qu'on les aime, moi je les aime tous, je leur ai dit tous les jours : je vous ai choisis parce que vous êtes uniques.

Vous les dirigez beaucoup ?
Il y a des façons de les emmener vers le personnage qui sont différentes pour chacun. Comme j'ai eu affaire à des metteurs en scène différents avec moi, là j'ai eu affaire à des comédiens différents, auxquels il faut s'adapter. Il y en a qui ont besoin de beaucoup d'informations, d'autres de très peu. Avec Rebecca Marder, on a la même attitude, de se lancer dans l'action. Mais il faut trouver la bonne formule, une sorte de formule magique qui fait qu'on est en connexion.

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