"Esther est en train de se transformer en quelqu'un de bien" : Riad Sattouf publie le tome 6 des "Cahiers d'Esther", en temps de covid

Ce 6e tome raconte les quinze ans d'Esther, une année exceptionnelle marquée par le coronavirus et le confinement.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Portrait de Riad Sattouf (MARIE ROUGE : ALLARY EDITIONS)

Le 6e tome des Cahiers d'Esther, publié aux éditions Allary le 10 juin raconte l'année des 15 ans d'Esther. Une année bouleversée par la pandémie qui a secoué son petit monde, sa famille, sa vie au collège, mais aussi la planète toute entière. Il y a la crise, mais aussi tout ce qui compose la vie d'une jeune collégienne, ses amours, ses copines, qu'elle appelle maintenant ses "meufs", sa première fiesta, et aussi ses indignations.

Mené en parallèle de son projet sur sa propre enfance et jeunesse dans L'Arabe du futur,  Les Cahiers d'Esther racontent la vie d'une jeune fille que Riad Sattouf suit depuis ses 10 ans. Adaptés en série animée, les Cahiers d'Esther se sont vendus à 900 000 exemplaires et Esther est aussi devenue la porte-parole de Riad Sattouf sur les réseaux sociaux, à travers des dessins qu'il publie presque chaque semaine sur Instagram et Facebook.  

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Riad Sattouf confie à franceinfo Culture comment il observe et croque avec un plaisir renouvelé le quotidien de cette jeune fille "sans histoires", et comment l'année de ses 15 ans a été bouleversée par la crise sanitaire.

franceinfo Culture : quoi de neuf dans la vie d'Esther ?

Riad Sattouf : je dirais que dans ce tome, Esther a gagné en sens des responsabilités. La pandémie a fait qu'elle s'est rendu compte que l'on ne peut sortir des grands défis que par des attitudes communes de civilité. Elle a réalisé que si on faisait tous quelque chose ensemble, on pouvait s'en sortir. Et ça, elle n'avait pas forcément mentalisé que ça pouvait exister. Elle était assez individualiste et elle l'est devenue un peu moins. Elle a gagné en maturité, je dirais. Un peu comme tout le monde, elle vieillit.

Extrait de la page 47 des "Cahiers d'Esther - Histoires de mes 15 ans", de Riad Sattouf, juin 2021 (Riad Sattouf / ALLARY EDITIONS)

Comment Esther a-t-elle vécu la crise sanitaire ?

Comme son père est un obsédé des maladies, là, elle a eu l'illustration en grandeur nature de ses théories paranoïaques sur les maladies. Et elle s'est dit cette chose dont on parle depuis longtemps, en fait, ça peut arriver. Donc pour elle, c'est devenu réel.

Est-ce que cette crise a donné une dimension différente à cette série, en devenant aussi un témoignage de cet événement mondial inédit ?

On se sait jamais ce qui peut arriver, si ça se trouve le tome huit racontera l'invasion des extra-terrestres qui enlèvent des êtres humains pour les envoyer travailler dans des mines sur la lune. On ne sait pas. L'idée de la série était aussi de parler du monde tel qu'il vient. Et c'est pour ça que cette bande dessinée, je la fais de manière régulière sans prévoir de pages à l'avance, parce que je tiens à coller au plus près au temps qui passe.

"C''est rigolo de se dire qu'au milieu de cette série, il y aura eu cet épisode de pandémie."

Riad Sattouf

à franceinfo Culture

C'est aussi un petit journal de confinement, mais j'espère moins relou que ceux qu'ont prévu de faire la moitié des écrivains de France. Je ne prends pas la pandémie comme un sujet majeur. Ce qui m'intéresse c'est la réaction des personnages vis-à-vis des évènements, et je la retranscris. C'est vrai qu'Esther a commencé en prenant le coronavirus à la légère, parce qu'elle avait bien compris que ça ne touchait pas trop les jeunes, enfin disons que les jeunes n'étaient pas trop malades. Et peu à peu elle s'est rendu compte de l'impact sur la société, du changement de comportement de sa famille, donc ça l'a fait cogiter.

Extrait de la page 43 des "Cahiers d'Esther - Histoires de mes 15 ans", de Riad Sattouf, juin 2021 (Riad Sattouf / ALLARY EDITIONS)

Elle est devenue sérieuse, Esther ?

Oui, elle le dit elle-même d'ailleurs. Elle dit : moi, je suis une gentille. Quand on a commencé à faire les premiers Cahiers d'Esther, c'était une jeune fille très volubile, un peu chipie, sans pitié, méchante parfois, pleine de passions, pleine de sentiments excessifs dans tout le spectre des sentiments. Et là, elle est peu à peu en train de se transformer en quelqu'un de bien. Et c'est assez marrant de l'observer.

"Elle aurait pu être quelqu'un de bien à dix ans, et devenir horrible à quinze ans, mais non, je trouve qu'elle se pose les bonnes questions."

Riad Sattouf

à franceinfo Culture

Elle a des copines qui elles sont vraiment des ados, qui s'opposent à leurs parents, qui sont fascinées par la drogue ou par les caïds ou des choses comme ça et elle-même, je pense, ressent la même chose, mais elle ne se l'autorise pas forcément complétement.

Est-ce qu'Esther en grandissant reste un sujet intéressant ?

Je pense que la vie de tout le monde peut être intéressante, ou en tous cas, montrée d'une telle façon qui fait que ça peut être marrant ou intéressant. Et justement cela faisait partie du challenge des Cahiers d'Esther, d'essayer de s'intéresser à une jeune fille entre guillemets "sans histoires", à laquelle on ne s'intéresserait pas forcément. Esther n'a pas de problèmes particuliers, elle n'a pas de problèmes familiaux, pas de problèmes physiques, pas de problèmes à l'école, pas de problèmes économiques. Elle n'est pas richissime, pas non plus pauvrissime. Voilà, c'est un peu, comment dire… une jeune fille de la majorité silencieuse. Esther n'est donc pas quelqu'un à qui on s'intéresserait spontanément.

"L'idée au départ, c'était : comment je vais raconter les histoires d'une jeune fille sans histoires."

Riad Sattouf

à franceinfo Culture

Et ça reste toujours intéressant je trouve, avec la volonté de commencer sa vie, de s'intégrer dans un marché du travail, dans un cycle d'études… Je pense que quand elle va s'inscrire sur parcoursup ça va être incroyable… J'ai hâte de voir. Tous ces jeunes déprimés avec parcoursup c'était vraiment horrible… Infliger ça aux jeunes tous les ans, c'est vraiment affreux.

Est-ce que vous ne vous lassez pas de ce projet au long cours ?

Absolument pas. Je suis en train d'arriver à la fin de la série, et j'ai l'impression d'avoir commencé hier. J'ai l'impression que c'était hier ce jour où elle était chez moi avec ses parents, quand elle avait neuf ans et qu'elle était là blablablabla, ah les garçons ils me font ci et ça, gna gna gna et que je me suis dit tiens je pourrais faire une BD avec ses histoires !

Et elle, est-ce qu'elle se lasse ?

Non plus. Quand elle avait entre douze et quatorze ans, elle a eu une période où elle était un peu plus molle. Je pense que c'est le moment où les hormones sont entrées en action. Et là, c'est marrant je suis en train de retrouver la fille volubile qu'elle était quand elle était plus petite. Elle se remet à parler tout aussi librement, et c'est assez marrant.

Le personnage d'Esther est devenu une star, est-ce que la vraie Esther a pris la grosse tête ?

Non vraiment non. Je change pas mal de choses de manière à ce qu'elle ne puisse pas être identifiée vraiment telle qu'elle est. Mon but n'est pas qu'elle devienne une psychopathe en grandissant, avec un double d'elle de papier, comme la fille dans Gone Girl de David Fincher !

"Cahiers d'Esther - Histoires de mes 15 ans", de Riad Sattouf, page 27, juin 2021 (Riad Sattouf / ALLARY EDITIONS)

Est-ce que le fait de savoir que ses histoires vont être transposées en BD n'influence pas ce qu'elle vous dit ?

Non, vraiment pas. On a des rapports très légers, dans le sens où soit je l'appelle, soit elle m'envoie un SMS. Elle me raconte une petite histoire et à partir de là, moi je peux en faire quelque chose assez facilement. On ne fait pas un travail avec une feuille de papier à côté de moi, où je l'interroge en lui disant : alors, redis-moi ce qu'elle t'a dit ta copine… Non ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe. C'est resté très libre en fait.

Et maintenant qu'elle vous connaît bien, elle sait aussi sur quoi vous allez accrocher non ?

Oui mais surtout souvent, maintenant, elle me raconte des histoires d'injustice, des choses où elle voudrait témoigner d'un comportement désagréable, par exemple de la part d'un garçon, ou de la part de l'administration de son école à son égard. Elle commence à avoir envie d'utiliser cette BD pour s'engager ou dénoncer certaines choses !

Esther aura bientôt 18 ans, et le dernier tome de "L'Arabe du Futur" sortira bientôt aussi, qu'est-ce que vous allez faire après ?

J'ai pas mal d'idées, de projets, mais j'aime bien que ce soient les projets qui fassent parler d'eux, plutôt que moi parler de ce que je vais faire. J'ai toujours envie de faire des livres. Toujours toujours...

Toujours autour de la jeunesse ?

Bien essayé ! On verra…

Des projets en dehors de la BD ?

L'exploration spatiale, la plongée en bathysphère dans les grandes profondeurs… Non, ça me plaît de faire des bandes dessinées, donc je ne me lasse pas. Et comme j'ai la chance d'avoir des lecteurs, beaucoup de lectrices d'ailleurs, je peux continuer. J'ai toujours des petits projets comme ça qui avancent de concert, sur lesquels je travaille depuis longtemps, on verra bien lequel se déclenchera en premier. En attendant, il y aura une petite surprise avant la fin de l'année …

Couverture "Les Cahiers d'Esther", tome 6, juin 2021 (Riad Sattouf / ALLARY EDITIONS)

"Les Cahiers d'Esther - Histoires de mes 15 ans", de Riad Sattouf (Allary Editions, 56 pages couleurs, 16,90 €)

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