La BD est-ce que ça s'apprend ? Enquête au Festival d'Angoulême

Dans un contexte où la bande dessinée a explosé, et où depuis quelques années le statut des auteurs est une question centrale, est-il devenu indispensable de se former ? Quelles sont les écoles pour se préparer à ce métier ? A quoi servent-elles ? Sont-elles suffisamment nombreuses ? Enquête au Festival international de la BD d'Angoulême.

Étudiantes de l’école Jean Trubert présentent leur école à Angoulême
Étudiantes de l’école Jean Trubert présentent leur école à Angoulême (Laurence Houot / Cultutebox)
Depuis plusieurs années, au festival de la Bande dessinée d'Angoulême, les jeunes auteurs ont leur espace, baptisé l'espace Jeunes Talents, installé juste en face du musée du Papier, qui abrite l'EESI, seule école publique à dispenser un enseignement spécifique à la bande dessinée en France.
Musée du Papier et EESI, à Angoulême
Musée du Papier et EESI, à Angoulême (Laurence Houot - Culturebox)
Dans ce quartier Jeunes Talents, une exposition des lauréats du concours du même nom, des histoires en trois planches qui révèlent un foisonnement créatif réjouissant. Dans ce vaste espace, des chevalets, des auteurs crayon à la main, et aussi des stands pour présenter différentes écoles à tous ceux qui souhaiteraient se lancer dans la carrière d'auteur de BD.

Louise Moore, 21 ans, est étudiante à l'école Jean Trubert à Paris, une école privée qui délivre un diplome en deux ans (bientôt trois). "Quand j'étais petite, j'adorais lire des BD. Je lisais le journal de Mickey, Gaston Lagaffe, mais aussi des BD que je trouvais dans la bibliothèque de ma mère, comme Persépolis, ou Maus", raconte la jeune fille. Petite, elle s'amusait à recopier les cases BD de son journal Le Petit Quotidien, puis au lycée elle croquait ses copains dans des cases "ça les faisait rire, après ils venaient exprès me raconter des histoires pour que je les dessine".Puis la jeune fille laisse un peu cette passion de côté. "Je n'imaginais même pas qu'on puisse en faire son métier ! Pour moi c'était un peu mystérieux, et surtout inaccessible. Je me disais, c'est pas pour moi, d'autant que j'avais l'impression que c'était un monde masculin, côté personnages, auteurs. Et quand il y avait des femmes, c'était très stéréotypé, et je n'avais pas du tout envie de faire de la bande dessinée 'girly', du coup je me suis tournée sans grande motivation vers le graphisme", explique-t-elle.

C'est au moment de son orientation, dans un salon d'étudiant, qu'elle découvre l'existence des formations à la BD. Elle entre sur dossier. Aujourd'hui, elle ne regrette pas son choix. "J'attendais de l'école une formation technique, et sur ce point je suis satisfaite. Quand je revois mes BD de lycée, c'était des bonhommes patate avec des moufles à la place des mains !", s'amuse-t-elle. "Et puis ça prépare au métier ! Je pense qu'en faisant une formation, on gagne du temps", conclut Louise.

Gagner du temps

Gagner du temps, c'est ce que pense aussi Eric Derian, directeur pédagogique de la toute jeune académie Brassart-Delcourt, lancée en 2014, et également auteur lui-même ("Les jours qui nous restent", avec Magalie Foutrier, à paraître chez Delcourt prochainement). "La gestion des jeunes auteurs n'est pas toujours facile pour les éditeurs, qui doivent parfois endosser un rôle de formateur auprès des auteurs autodidactes. Parfois le manque d'expérience peut même aboutir à une rupture du contrat, avec les conséquences humaines et financières que cela représente", explique Eric Derian.

"Dans un contexte ou la BD est passée d'un mode artisanal à un mode industriel, il est nécessaire de préparer les jeunes au métier d'auteur. Leur faire comprendre que l'auteur a des droits, et des devoirs. Cela consiste à leur donner des clés : leur apprendre à savoir lire un contrat, mais aussi leur faire comprendre qu'entre leur table à dessin et l'étale du libraire, il y a toute une chaîne de gens qui travaillent, et que si on se comporte en dilettante, que l'on ne respecte pas les délais, ou les contraintes techniques, on plante au moins dix personnes. Donc l'idée est de les préparer à tout ça", explique Eric Derian.Côté création, pour le formateur, "si on est pas un petit génie, la BD, ça s'apprend. On peut apprendre à être un technicien de bande dessinée. On peut transmettre des façons de faire, une compréhension de la BD, et les codes pour la construire. Ensuite, devenir un auteur, c'est une autre question. C'est beaucoup plus compliqué. Dans notre école, certains le sont déjà en arrivant, d'autres vont le devenir en cours de formation, et pour d'autres ça se débloquera plus tard, après la formation. Ce qui est certain, c'est que notre utilité, c'est de leur fournir les outils, pour qu'ils soient prêts à démarrer au moment où ça se déclenche chez eux".

"Les encourager à oser"

Pour Dominique Hérody, enseignant en Bande dessinée à l'EESI (Ecole européenne supérieure de l'image), la seule école publique d'art à avoir un master de bande dessinée, l'école doit aider les étudiants à "oser". "On est dans un système scolaire qui juge, avec des appréciations, des bilans, un peu rigide, ici on peut aider les jeunes à apporter une profondeur dans leur connaissance".

Une production de plus en plus importante, des réseaux qui focalisent sur ce qui se produit dans l'instant, fait que les étudiants ne connaissent pas ce qui se faisait il y a 50 ou 100 ans. C'est une culture qu'il faut avoir pour éviter les clichés, les stéréotypes, parce que la bande dessinée, si elle s'enferme dans une rigidité formelle, si elle n'est que clichés répétés à l'infini, elle meurt, elle ne se nourrit de plus rien. Une école d'art, ça sert aussi à ça, à transmettre une culture, à ouvrir !", souligne Dominique Hérody.

La BD cherche encore sa place dans les écoles d'art

En France, l'enseignement de la bande dessinée est quasi exclusivement dispensé dans des établissements privés, avec des cursus souvent très chers. Pour Dominique Hérody, enseignant à l'EESI à Angoulême, si la BD n'est pas enseignée comme une discipline à part entière dans les écoles publiques d'art, c'est à cause de son histoire.

"La bande dessinée, historiquement, passe par les marges. C'est aussi sans doute qu'elle est connotée Jeunesse, donc un peu futile, pas sérieux, bref que c'est pas de l'art, et d'ailleurs longtemps les auteurs de bande dessinée ne se disaient pas 'artistes' et même la notion d'auteur est venue très tard. C'était plutôt une sorte d'artisanat".

Mais les choses ont évolué. "Ici à l'EESI cela se passe très bien, et de mieux en mieux avec les nouveaux enseignants qui arrivent, il y a une plus grande ouverture du monde des arts académiques sur la bande dessinée", se félicite Dominique Hérody.

"Il y a de la place sur le marché pour des jeunes auteurs, mais ce serait aberrant d'en former des milliers tous les ans. Les débouchés sont quand même fragiles !"

Le Pavillon des Jeunes Talents accueille les jeunes auteurs durant toute la durée du festival. Huit écoles sont représentées, avec la présence des étudiants et des enseignants. Des speed-dating sont organisés pour ceux qui souhaitent présenter leur travail aux éditeurs. Des conférences, des rencontres, des ateliers sont au programme de cet espace dédié. Et un livret intitulé "Auteur et autrice de bande dessinée, ah bon c'est un vrai métier ?", récapitulant toutes les questions liées au métier d'auteur de BD, est à disposition.

INTERVIEW Ezilda Tribot

Responsable de la Jeunesse et de la jeune création au Festival d'Angoulême

Depuis quand les écoles de bande dessinée existent-elles ?
Les écoles de BD existent depuis longtemps, comme l'école Jean Trubert, une école privée parisienne, l'une des premières écoles à avoir proposé une formation spécifique. L'ESI aussi, à Angoulême, la seule école publique à dispenser un Master de BD, qui existe depuis une dizaine d'années. Toutes les autres écoles sont privées. La plus récente, c'est l'école lancée par les éditions Delcourt l'Académie Brassart-Delcout, à Paris.

Les Jeunes talents repérés à Angoulême passent-ils tous par les écoles ?
Au niveau de notre concours Jeunes Talents, un concours ouvert à des jeunes auteurs qui n'ont jamais été édités, la plupart sont passés par des écoles. Les autodidactes sont des exceptions. Les autres sont tous passés par les écoles. Pas forcément des formations spécifiques BD, mais par des écoles d'art, souvent par les Beaux-Arts. Il y a des pôles, installés depuis longtemps, comme Strasbourg, Paris et Angoulême, et puis il y a des écoles émergentes comme Nantes, Lyon. On constate aussi la présence de l'Académie Delcourt-Brassart, bien représentée dans le concours, cette année. Mais c'est aussi parce que l'école a intégré dans son cursus un module de participation au concours Jeunes talents d'Angoulême.

Pourquoi cette spécialité est-elle phagocytée par le privé ?
On ne peut pas dire que la formation en bande dessinée soit oubliée dans les établissements publics. Ces formations existent, mais elles sont englobées dans les sections plus larges, comme l'illustration. Ensuite cela dépend des enseignants, et de leur intérêt pour la discipline. Mais c'est aussi la raison pour laquelle certains se battent pour la création d'un CAPES en bande dessinée. Ça commence avec le Secondaire. Si on veut que la BD entre à l'école, qu'elle soit perçue comme un art à part entière, cela commence par une spécialité reconnue par un diplôme pour les enseignants. Auteur de BD, est-ce que c'est aujourd'hui considéré comme un vrai métier ? Nous avons réédité cette année un livret pour les jeunes auteurs, intitulé "Auteur et autrice de bande dessinée, ah bon c'est un vrai métier ?" Avec les nombreux changements sur le statut et les formations, il avait besoin d'être mis à jour. Ce livret a pour vocation d'accompagner les jeunes auteurs en cours de formation. Auteur de BD est un métier d'indépendant, donc ce n'est pas évident. Ils vont devoir faire face à un spectre de difficultés auxquelles il faut les préparer.