BD : "La grâce", d'Emmi Valve, une plongée dans les eaux troubles de la dépression profonde

"La grâce", d'Emmi Valve est le récit autobiographique de l'autrice de bandes dessinées finlandaise Emmi Valve dans laquelle elle raconte sa dépression "existentielle".  

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France Télévisions Rédaction Culture
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Couverture de "La grâce", 2021 (Emmi Valve / Editions Ça et Là)

Que se passe-t-il dans la tête d'une personne atteinte de dépression profonde ? Comment cela commence-t-il, comment vit-on avec ça, comment s'en sort-on ? C'est ce que raconte sans détours l'autrice finlandaise Emmi Valve dans La grâce, un saisissant album de bandes dessinées autobiographique au graphisme expressionniste, qui paraît le 19 mars 2021 aux éditions Ça et Là.

L'histoire commence dans un cabinet de psy. "Tous les cabinets de psy se ressemblent, deux chaises, placées de sorte à éviter le face-à-face. Une plante artificielle, un napperon. Cachant la laideur de l'ambiance formelle. Des mouchoirs. Parce qu'on finit toujours par pleurer. Et plus important : le tableau décoratif sur le thème de l'eau. On se fait tous avoir par sa symbolique bidon. On s'y projette en train de se noyer ou bien d'apprendre à nager. Comme un naufragé qui attend le calme après la tempête pour reprendre la mer."

Emmi se souvient de cette période de sa vie où "tout tournait autour de ça". "Ça", c'était son mal de vivre. "Il n'y avait que ça dans ma vie", constate-t-elle, ajoutant que "même avec le recul, des choses sont encore floues".

Comment tout cela a-t-il commencé ? "Une partie de moi était comme ça depuis la naissance", découvre Emmi, jeune adulte, dans ce cabinet de psy. Elle se souvient n'avoir jamais pu de sa vie "regarder quelqu'un dans les yeux", ne jamais avoir fait "d'autres rêves que des cauchemars", n'avoir jamais "pris quelqu'un par la main"… La liste des "jamais" est longue et se résume ainsi : "Je n'ai jamais été tout à fait comme les autres".

"La grâce", page 26 (Emmi Valve / Editions Ça et là)

Emmi Valve fait le récit de cette vie envahie par la maladie mentale dont elle souffre depuis sa plus tendre enfance. Elle raconte sans détours l'enchaînement des événements, en s'appuyant sur ses carnets dans lesquels elle a consigné au fil du temps ses sentiments, ses interrogations, ses doutes, ou encore les listes des "choses à faire", qu'elle établissait pour conjurer ses angoisses. Le texte, sec comme un coup de trique, raconte les difficultés à vivre dans un monde "normal", les nuits d'angoisse, les "petites voix" qui lui parlent, les "créatures" qui lui rendent visite, ou encore les relations sexuelles accompagnées de violence. 

"Défaut de structure" 

Emmi Valve déplie la carte de sa vie et dévoile au lecteur les replis obscurs de son cerveau malade, comme ils se sont révélés à elle-même à force d'y travailler. Ce cheminement, qu'elle décrit comme une "progression lente et maladroite, pas linéairement du bas vers le haut" mais faisant "des mouvements en spirale" n'a pas apporté la guérison. Après un épisode psychotique, elle parvient enfin à prendre un peu de distance, en mettant les choses en perspective, à l'échelle de l'humanité et de l'univers.

"La grâce", page 259 (Emmi Valve / Editions Ça et là)

Elle constate par la suite que "le normal prend de plus en plus de place" et que "la part d'anormal se réduit jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un léger défaut de structure." Des couleurs apparaissent dans sa vie, ses sens se réveillent. Le reste, ce sur quoi "elle ne peut pas agir", elle apprend à vivre avec. "En tous cas, la maladie ne me domine plus".

A travers le récit d'un vécu singulier, d'un quotidien "dont personne n'a idée", ce roman graphique plonge dans les eaux troubles de la maladie mentale. L'autrice, qui a déjà a publié un récit autobiographique avec son "journal intime en bande dessinée" sur son blog Emmi Valve Fan Club, et dans plusieurs fanzines, partage ici sans complaisance ni pathos, souvent même avec humour, son calvaire, depuis les abysses de la souffrance jusqu'aux lueurs de l'apaisement, en passant par les nuits de cauchemar, le passage en HP et les différentes étapes du courageux travail entrepris vaillamment pour ne pas sombrer, pour survivre et trouver une issue à son existence tourmentée.

L'autrice de bande dessinée Emmi Valve, 2021 (DR)

La Finlandaise retoque aussi à l'occasion les clichés ayant cours sur la folie ("Mon activité créatrice n'a pas bénéficié de ma folie. Je ne suis pas devenue artiste grâce à elle, mais malgré elle.").  

Dans un petit format, pages pleines ou découpées en deux trois ou quatre cases, le texte est factuel, combiné à un graphisme expressionniste qui souligne la brutalité du propos. Au fur et à mesure que les pages se tournent, le trait s'adoucit, le noir laisse la place aux couleurs, accompagnant l'histoire vers l'éclaircie.  

Couverture de "La grâce", 2021 (Emmi Valve / Editions Ça et Là)

"La grâce", d'Emmi Valve, traduit du finnois par Kirsi Kinnunen et Hind Bendaace (Editions Ça et Là, 304 pages couleurs, 15x21cm, 20 euros, parution le vendredi 19 mars 2021)

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