Les sculptures du retable d'Issenheim en restauration à Paris

Pour la première fois depuis 500 ans, les sculptures en bois peint du célèbre retable d'Issenheim (1512-1516) ont quitté l’Alsace pour subir une restauration poussée à Paris qui leur redonnera leur éclat lumineux originel. Chefs-d’œuvre de l’art germanique du XVIe siècle, sculptées par Nicolas de Haguenau, elles accompagnent les peintures de Grünewald exposées au musée Unterlinden de Colmar.

Sculpture du retable d\'Issenheim (1512-1516) en cours de restauration à Paris (mars 2019)
Sculpture du retable d'Issenheim (1512-1516) en cours de restauration à Paris (mars 2019) (ALAIN JOCARD / AFP)
Ces sculptures constituent en fait le cœur du retable créé pour un couvent hospitalier du village d'Issenheim, près de Colmar. Après la Révolution française, l’œuvre, surtout connue pour ses panneaux peints, a été transportée à Colmar.

Monumentalité et expressivité

Consacré à saint Antoine, le retable était voué à la piété des personnes atteintes du "mal des ardents", terrifiante maladie dont on a compris plus tard qu'elle était provoquée par l'ergot de seigle, un champignon parasite qui donne notamment des hallucinations.

Installées dans un atelier du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) au Palais du Louvre, les sculptures ont été soumises à une série d'analyses scientifiques et à des tests pour décider d'un protocole de restauration.
Sculpture du retable d\'Issenheim (1512-1516) en cours de restauration à Paris (mars 2019)
Sculpture du retable d'Issenheim (1512-1516) en cours de restauration à Paris (mars 2019) (ALAIN JOCARD / AFP)
Descendu de la haute caisse qui l'abrite habituellement, saint Antoine est là, à hauteur d'homme, ce qui permet de l'examiner de près. Son air sévère, presque "dur", rappelle qu'il n'était "pas seulement un bienfaiteur" qui apportait la guérison mais aussi un saint exigeant, qui pouvait infliger la maladie à ceux qui manquaient de piété, souligne Pantxika De Paepe, directrice du musée Unterlinden. Il y a aussi saint Jérôme et saint Augustin, ainsi que des bustes d'apôtres venant de la prédelle, la partie inférieure du retable.

Ces sculptures en bois de tilleul "sont remarquables par leur expressivité, leur monumentalité", souligne la restauratrice Juliette Lévy. Mais aussi pour la "qualité de leur polychromie conservée": le bois a été successivement recouvert d'une couche préparatoire blanche, de couches colorées et de feuilles métalliques d'or et d'argent, couvertes de glacis translucide coloré, comme l'a montré l'imagerie scientifique.

Des couleurs d’origine bien conservées

Pourtant bien souvent, les visiteurs, subjugués par les panneaux peints de Grünewald, ne prêtent guère attention aux sculptures, dont "les couleurs ont été obscurcies, salies et en partie repeintes", pointe la restauratrice. "Notre objectif est de rendre aux sculptures une partie de leur éclat perdu", ajoute Juliette Lévy, à la tête d'une équipe de plusieurs restaurateurs qui ont procédé à des tests de nettoyage, en utilisant un solvant. Ces essais de dépoussiérage des vêtements des apôtres de la prédelle ont permis aux glacis de redevenir d'un vert soutenu, d'un bleu vif mais aussi d'un élégant gris bleu.

Les restaurateurs ont aussi ôté au scalpel quelques repeints sur le socle actuellement rose de saint Jérôme, permettant de retrouver la couleur verte éclatante d'origine. Ils ont pu vérifier que les manches rouges de l'habit du saint étaient bleues au départ tout comme son col.
Le retable d\'Issenheim(1512-1516), Grünewald, musée Unterlinden de Colmar
Le retable d'Issenheim(1512-1516), Grünewald, musée Unterlinden de Colmar (Sebastien Bozon / AFP)
Relancé en 2018, le processus de restauration du retable est placé sous haute surveillance, car en 2011 une précédente intervention sur certaines peintures, jugée hâtive, avait suscité de vives critiques. Cette fois-ci le musée s'est entouré de précautions, multipliant les études scientifiques et jouant la carte de la transparence. Il a fait le choix de mener de front la restauration des sculptures, à Paris, et celle des peintures, à Colmar en présence du public.

Le projet de conservation et de restauration des sculptures porté par Juliette Lévy a ainsi reçu le feu vert d'un comité scientifique international réuni au C2RMF. "Cela a été une grande journée", sourit-elle. Son équipe va pouvoir retirer le vernis jaune, plein de crasse, qui recouvrait les sculptures. Elle va aussi pouvoir refixer la polychromie lorsqu'elle s'écaille. Mais elle est aussi autorisée à retirer des repeints, limités, datant du XVIIIe siècle. Une décision forte, acceptée parce que "la polychromie d'origine est beaucoup mieux conservée que l'on ne pensait", justifie Isabelle Paillot-Frossard, directrice du C2RMF.

"Tout cela va redonner une unité au retable", les peintures étant elles aussi restaurées. "On va comprendre de nouveau que c'est une œuvre d'art total", souligne Benoît Delcourte, spécialiste des sculptures au C2RMF. Le musée espère avoir fini la restauration complète du retable en 2021.