"Vivian Maier révélée" d'Ann Marks : le portrait d'une photographe qui a vécu la vie qu'elle voulait vivre

Vivian Maier, morte dans l'anonymat, connaît un immense succès posthume. Ann Marks a tenté de percer le mystère de la photographe nounou.

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France Télévisions Rédaction Culture
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A gauche, couverture de "Vivian Maier révélée" d'Ann Marks (delpire & co) - A droite, Vivian Maier, Chicago, 1975  (A droite © The Estate of Vivian Maier, courtesy Collection John Maloof)

Mais qui était vraiment Vivian Maier ? Au moment où le musée du Luxembourg propose une large sélection de photographies de cette artiste fascinante découverte par hasard en 2007, juste avant sa mort, paraît en France Vivian Maier révélée (éditions Delpire & co), la biographie passionnante d'Ann Marks, qui a enquêté pendant six ans pour tenter de répondre à cette question.

En 2007, un jeune homme, John Maloof, en recherche de documents sur Chicago, achète dans une vente aux enchères des lots de photos et de documents appartenant à une anonyme, Vivian Maier. Il ne retrouvera sa trace qu'après sa mort. Prenant conscience de la qualité des images, il commence à les publier sur Flickr et organise une première exposition, en 2011, au Chicago Cultural Center. Depuis, c'est une histoire extraordinaire qui ne cesse de se dérouler.

Très vite, les images de Vivian Maier (1926-2009) ont fasciné le monde, c'est une grande photographe qu'on a découverte, et aussi un personnage mystérieux, qui a vécu toute sa vie en gardant des enfants, d'abord à New York puis à Chicago. Elle n'aurait jamais voulu montrer ses photos à personne ni cherché à devenir photographe professionnelle. On a imaginé, d'après ses autoportraits et les premiers témoignages de gens qui ont croisé sa route, une femme austère, solitaire, revêche, à la silhouette massive et un peu gauche.

Vivian Maier, Chicago, 1956  (© The Estate of Vivian Maier, courtesy Collection John Maloof)

Six ans d'enquête

Comme tout le monde, Ann Marks est fascinée quand elle voit Finding Vivian Maier, le documentaire réalisé par John Maloof en 2013. Cette cadre en entreprise décide de partir sur ses traces et de tenter de percer le mystère. Pendant six ans elle enquête : elle a accès aux nombreux documents que la photographe, qui souffrait d'un syndrome d'accumulation, avait laissés derrière elle. Elle rencontre une soixantaine de personnes qui ont connu Vivian Maier et sa famille. Son récit est passionnant et progressivement se dessine un personnage beaucoup plus nuancé et plus complexe que ce qu'on avait imaginé.

Ann Marks retrace d'abord les premières années de Vivian Maier : une enfance ballottée entre New York où elle nait en 1926, et la France, dont sa mère est originaire. Elle vit dans le Champsaur (Hautes-Alpes) entre 6 ans et 12 ans, avant de revenir à New York. L'histoire de la famille est difficile, sa mère est une enfant illégitime perturbée qui la néglige, son père, violent, disparaît rapidement de sa vie. Il semblerait que la seule personne qui lui ait donné de l'affection ait été sa grand-mère maternelle. Elle a un frère dont elle croise peu la vie, et qui souffre de problèmes psychiatriques. Adolescente à New York, elle n'aurait plus fréquenté l'école et aurait fait son éducation toute seule, lisant et allant au cinéma.

Vivian Maier, Chicago, 1977 (© The Estate of Vivian Maier, courtesy Collection John Maloof)

Amateure ou professionnelle ?

Vivian Maier fait ses premières photos en France, où elle retourne à 24 ans pour récupérer un héritage. Elle photographie frénétiquement et envisage de se lancer dans une affaire de cartes postales, ce qui contredit l'idée qu'elle n'aurait jamais voulu vivre de la photographie. De retour à New York, elle commence à gagner sa vie comme gouvernante et continue à photographier.

Ann Marks relève de nombreux indices qui laissent penser qu'elle n'était pas dénuée d'ambition professionnelle, même si plus tard, à Chicago où elle s'installe en 1955, elle s'est sans doute résignée à pratiquer en amateure. Elle recherche le contact de professionnels, elle suit les policiers sur des faits divers, joue les paparazzi sur des lieux de tournages, saisissant des stars, réalise des commandes pour ses employeurs sur des événements familiaux.

Le livre explique d'ailleurs à quel point Vivian Maier a exploré une multitude de genres : paysage, street photography, photojournalisme, portrait. Ses photographies de rue révèlent son empathie avec les défavorisés, son intérêt pour la lutte des Noirs et pour les Amérindiens. Le cœur à gauche, elle est aussi profondément féministe. Plus de 400 images et documents dont nombre d'inédits illustrent l'ouvrage, montrant l'étendue et la qualité de son travail.

Vivian Maier, Highland Park, 1966-1967  (© The Estate of Vivian Maier, courtesy Collection John Maloof)

Accumulation

Ann Marks souligne un paradoxe : cette femme qui a eu si peu de relations affectives n'hésite pas à capter la tendresse, deux mains qui se tiennent, un couple enlacé sur une plage. Sa froideur contraste avec l'humanité de ses photographies, remarque-t-elle.

Vivian Maier a travaillé dans des dizaines de familles, sans jamais leur raconter son passé. Souvent, les enfants dont elle s'est occupée gardent le souvenir d'une personne sévère et distante, parfois violente, n'hésitant pas à les gifler. Pourtant, elle a eu quelques relations privilégiées, surtout avec la famille Gensburg, dont elle a gardé les trois garçons pendant onze ans et avec qui elle est restée en contact toute sa vie. Des photos la montrent souriante et tendre à leurs côtés. Elle a passé avec eux les années les plus heureuses de sa vie, selon l'auteur. Avec les enfants, elle déborde d'imagination pour inventer des jeux, elle les aide dans leurs devoirs, les emmène aussi dans ses périples photographiques.

Le livre aborde longuement la pathologie de Vivian Maier, dont Ann Marks fait "un élément essentiel de sa vie". Elle accumulait compulsivement des documents et des milliers de journaux, les photographiant même dans les périodes les plus sombres de sa vie. Chaque fois qu'elle déménageait, elle devait transporter des dizaines de lourds cartons qui ont fini dans des garde-meubles. Paradoxalement, sa maladie a permis que la totalité de son œuvre nous parvienne, puisqu'elle gardait tous ses tirages et se films, souvent jamais développés, 140 000 images au total.

Vivian Maier, Canada, 1955  (© The Estate of Vivian Maier, courtesy Collection John Maloof)

Une vie incroyable

Elle a continué sa pratique photographique tard, développant une œuvre en couleur aussi remarquable que ses images en noir et blanc. Elle a continué à aller voir des films, une de ses passions, et un témoin la décrit comme une "encyclopédie vivante du cinéma".

Elle finit sa vie seule, dans des logements minables, lisant sur un banc, refusant toute aide. "Le bonheur est toujours relatif et, si l'on considère ses origines et le destin de sa famille, Vivian a eu une vie incroyable", écrit Ann Marks, pour qui elle "a vécu la vie qu'elle souhaitait vivre."

"Vivan Maier révélée – Enquête sur une femme libre" d'Ann Marks (éditions delpire & co, 368 pages, 17 x 24 cm, 451 illustrations, 29 €)

Extrait
"Le plus grand mythe qui lui ait été associé est qu'elle se sentait marginalisée, malheureuse, frustrée – que sa vie n'était que tristesse. En réalité, ce fut l'inverse; Vivian était une survivante, elle avait la force d'âme et les capacités pour fuir les dysfonctionnements familiaux et ainsi améliorer son sort. Faisant preuve d'une grande résilience, elle a surmonté tous les obstacles qui se trouvaient sur son chemin. Jusque tard dans sa vie, elle s'est montrée optimiste, pragmatique, engagée et bien informée, vivant toujours comme bon lui semblait. Parce qu'elle faisait preuve d'une supériorité créative et intellectuelle, d'une attitude progressiste, d'indépendance d'esprit, Vivian a connu une existence d'une richesse peu commune –extraordinaire même-, inextricablement liée à sa photographie." (Vivian Maier révélée, page 16)

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