L'insaisissable Gerhard Richter à Beaubourg

La star de la peinture allemande, peu connue du grand public français, s'offre une rétrospective à Paris, au Centre Pompidou, du 6 juin au 24 septembre. L'occasion de percer les secrets d'un vieux monsieur qui n'a cessé de changer de style.

\"Betty\", 1977. Huile sur toile. 30 × 40 cm. Museum Ludwig, Cologne. Collection particulière
"Betty", 1977. Huile sur toile. 30 × 40 cm. Museum Ludwig, Cologne. Collection particulière (© GERHARD RICHTER, 2012)

Des peintures qui ressemblent à s'y méprendre à des photos floues, des rectangles colorés disposés méthodiquement les uns près des autres, des éclaboussures de couleurs... toutes ces œuvres, si différentes, sont signées du même homme. Gerhard Richter n'a cessé de prendre des virages créatifs quand d'autres artistes imposent peu à peu une marque de fabrique. Ce qui lui a plutôt réussi.

Star des ventes aux enchères, le peintre né en 1932 à Dresde, en Allemagne, et qui travaille aujourd'hui à Cologne est extrêmement populaire dans son pays natal : une récente rétrospective berlinoise a accueilli 250 000 visiteurs en deux mois. Mais il séduit bien au-delà des frontières allemandes. Récompensé en Autriche, en Israël, au Japon, il fascine les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. En France, cet octogénaire affable est adulé par les amateurs d'art, mais reste peu connu du grand public. La rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou , à Paris, du 6 juin au 24 septembre, est l'occasion de décrypter ses créations.

La peinture n’est pas morte

On est d’abord frappé par ses étranges photos… Photos, vraiment ? Regardez mieux, elles se révèlent en fait être des peintures très réalistes effectuées à partir de clichés tirés d’albums de famille ou de journaux. Ici, il s’appuie sur un portrait de sa fille Betty pour reprendre avec maestria tous les tics de la photographie de famille. Mais l’arrière-plan banal (une table ?), la pose maladroite, la faible profondeur de champ (le fond devient très vite flou) appellent nos yeux vers le visage et le regard, qui prend toute son intensité.

\"Betty\", 1977. Huile sur toile. 30 × 40 cm. Museum Ludwig, Cologne. Collection particulière
"Betty", 1977. Huile sur toile. 30 × 40 cm. Museum Ludwig, Cologne. Collection particulière (© GERHARD RICHTER, 2012)

Pourquoi ce drôle de compromis entre photo et peinture ? Très rapidement, Gerhard Richter prend le contre-pied des courants artistiques qui existent alors en Allemagne. L’artiste a fait ses premiers pas à l’Ecole des Beaux-Arts de Dresde, en ex-RDA, où les canons imposés par le régime communiste briment sévèrement sa créativité. Un jour, subitement, il fait ses valises et passe à l’Ouest avant la construction du mur de Berlin. Mais là encore, il prend également ses distances avec l’avant-garde de la RFA. Les héros d’alors sont Joseph Beuys, qui s’illustre dans de stupéfiantes performances durant lesquelles il se met en scène, puis Bernd et Hilla Becher, un couple de photographes connu pour ses séries montrant des bâtiments industriels. A contre-courant, Gerhard Richter va recopier des clichés pour le moins banals. Sous son pinceau, il fait renaître des vaches, des bougies, des portes ou de rouleaux de papier-toilette

L'intérêt de ces trompe-l'œil virtuoses ? Montrer que la peinture n’est pas morte, comme on l’assène alors souvent, mais qu’en plus, elle peut dépasser en profondeur un simple tirage argentique. Et en recopiant des images, Gerhard Richter n’a plus à choisir ses sujets ou à prendre position dans un pays où tout est politisé… Il retrouve sa liberté d’artiste.

\"Bougie\" [\"Kerze\"], 1982. 100 × 100 cm. Baden-Baden.
"Bougie" ["Kerze"], 1982. 100 × 100 cm. Baden-Baden. (GERHARD RICHTER, 2012 / CMYK)

Plus grave qu’il n’y paraît

A l’époque, le peintre n’est évidemment pas le seul à détourner des photographies. A New York, le chef de file du pop art, Andy Warhol, crée des gravures, des peintures et des dessins à partir de photos de boîtes de conserve.

Mais le "réalisme capitaliste" (expression employée ironiquement par Gerhard Richter pour désigner son travail) est plus grave que son cousin pop américain. Le peintre allemand délaisse les couleurs acidulées pour une palette riche en tonalités de gris. Ses œuvres ne se révèlent pas toujours aussi inoffensives et banales qu’il n’y paraît. Exemple ? Cette photo de famille apparemment souriante. Tante Marianne est bien la tante de l’artiste, alors bébé, représenté en premier plan. Mais les apparences heureuses sont trompeuses : Marianne Schönfelder, atteinte de schizophrénie, est enfermée dans un centre spécialisé par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Elle est tuée en février 1945... et près de 5 000 autres patients avec elle. Cette toile est devenue un symbole, en Allemagne, des atrocités du programme eugéniste nazi.

 

\"Tante Marianne\", 1965. Huile sur toile. 100 × 115 cm. Taïwan, Yageo Foundation.
"Tante Marianne", 1965. Huile sur toile. 100 × 115 cm. Taïwan, Yageo Foundation. (© GERHARD RICHTER, 2012)

D’autres peintures, moins morbides, font des clins d’œil à l’histoire de l’art. Celle-ci, l’une des plus connues de l’artiste, est une référence directe au Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp. "Son 'Nu descendant l’escalier' était considéré comme la fin de la peinture (…). Je voulais montrer que la peinture était encore possible, je voulais faire un art que l’on puisse appeler 'rétinien', pictural, beau et, au besoin même, sentimental", explique Gerhard Richter qui précise : "A l’époque, ce n’était pas branché, c’était kitsch."

 

\"Ema (Nu sur un escalier)\" [\"Ema (Akt auf einer Treppe)\"], 1966. Huile sur toile. 200 × 130 cm. Cologne, Museum Ludwig/Legs Ludwig.
"Ema (Nu sur un escalier)" ["Ema (Akt auf einer Treppe)"], 1966. Huile sur toile. 200 × 130 cm. Cologne, Museum Ludwig/Legs Ludwig. (GERHARD RICHTER, 2012 / CMYK)

Soudain, la couleur explose

Gerhard Richter, peintre adroit et éclectique, s’est aventuré sur de nombreux chemins. Distribuant de manière méthodique plus d’un millier de teintes dans d’immenses grilles (4,78 mètres de large)…

 

\"1024 couleurs\" [\"1024 Farben\"], 1973. Émail sur toile. 254 × 478 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne.
"1024 couleurs" ["1024 Farben"], 1973. Émail sur toile. 254 × 478 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne. (© GERHARD RICHTER, 2012)

Ou libérant son geste pour faire exploser la couleur sur de gigantesques toiles (ici, "seulement" 4 mètres de large).

\"Jaune-vert\" [\"Gelbgrün\"], 1982. Huile sur toile. 260 × 400 cm. Baden-Baden, Museum Frieder Burda.
"Jaune-vert" ["Gelbgrün"], 1982. Huile sur toile. 260 × 400 cm. Baden-Baden, Museum Frieder Burda. (GERHARD RICHTER, 2012 / CMYK)

Multicarte, inclassable, l’artiste semble vouloir faire le tour de la peinture. Il reste aussi insaisissable que ses œuvres. Et c’est peut-être là la clé de sa création. Ses peintures floues (qui sont des représentations de photos, donc d’autres représentations de la réalité) et ses giclures abstraites ont un point commun : Gerhard Richter semble nous dire à travers toutes ces créations que le réel est irreprésentable, et qu’au fond, il nous échappera toujours.

• Gerhard Richter, Panorama

Du 6 juin au 24 septembre
Centre Pompidou
Place Georges-Pompidou
Paris 4e
Tél. : 01 44 78 12 33 

Tarif : 9 / 13 euros

Tous les jours de 11 heures à 21 heures, sauf le mardi.

• A lire

Le catalogue de l’exposition est à ce jour l’ouvrage le plus complet sur l’artiste. Riche de 300 reproductions qui explorent les innombrables pistes empruntées par l’artiste, il a également le mérite de lui laisser la parole. Gerhard Richter, souvent laconique avec la presse, s’exprime peu sur ses œuvres. Extrait : "Quel est donc le but de l’art ?" "Il permet de survivre dans ce monde. Un moyen parmi de nombreux autres… comme le pain, comme l’amour."

Gerhard Richter, Panorama, sous la dir. de Mark Godfrey et Nicholas Serota, éd. Centre Pompidou, 306 p., 44,90 euros.