Doisneau + les Halles de Paris = amour

Pendant près de 40 ans, jusqu'aux années 70, le photographe "humaniste" a immortalisé "le ventre" de la capitale et son petit monde de commerçants, badauds, escrocs... L'Hôtel de Ville de Paris réunit plus de 150 clichés dans une exposition gratuite, jusqu'au 28 avril.

\"Portrait à la cigarette\", les Halles, 1967.
"Portrait à la cigarette", les Halles, 1967. (ROBERT DOISNEAU)

Dans une exposition gratuite, l’Hôtel de Ville de Paris présente le travail du plus célèbre photographe français autour des anciennes Halles de la capitale. Pendant près de 40 ans, jusqu’à la destruction des pavillons Baltard en 1971, Robert Doisneau part régulièrement braconner au petit matin dans le "ventre de Paris". Il immortalise la foule grouillante qui s’y presse, des marchandes de fleurs aux forts des Halles. En plus de 150 photographies, c’est touchant, drôle, un brin nostalgique… Du pur Doisneau. Avec aussi quelques surprises.

Infatigable arpenteur des rues parisiennes

Né à Gentilly (dans la petite couronne de la capitale) en 1912 et mort quelques kilomètres plus loin, à Montrouge, en 1994, Robert Doisneau passe le plus clair de son temps à photographier Parisiens et banlieusards. Pour vivre, il est obligé de réaliser des clichés souvent sans grand intérêt artistique pour la presse et la publicité. Alors, il s’impose un rythme de stakhanoviste afin de pouvoir se livrer à sa passion dans les points névralgiques de la capitale. "Avant d’aller travailler très tôt, je cavalais aux abattoirs de La Villette, une fois par semaine, je m’imposais de me lever à 3 heures du matin pour aller aux Halles", raconte ce "pêcheur d’images".

Les Halles sont alors un concentré de Paris où se côtoient en bonne intelligence commerçants, demi-mondaines, badauds, escrocs en tout genre et bourgeois en goguette. Les menaces qui pèsent sur cet incroyable carrefour, dans les années 1960, suscitent son inquiétude et un regain d’intérêt. L'infatigable arpenteur des rues de Paris se livre alors à un enregistrement méthodique du lieu, de son architecture, de ses "grandes figures". "Je voulais absolument en fixer le souvenir", avoue-t-il. Grâce à l’atelier Robert Doisneau, créé par ses deux filles et qui gère un héritage de plus de 450 000 négatifs, ce travail peut enfin être redécouvert.

Un amoureux des petites gens

Ce qui transparaît en premier dans ces images, c’est le Doisneau "humaniste". Longtemps compagnon du Parti communiste, cet amoureux des petites gens met en pleine lumière des modestes et des oubliés, comme cette marchande croisée devant les Halles.

\"Marchande des Halles\", 1953.
"Marchande des Halles", 1953. (ROBERT DOISNEAU)

Dans le groupe des XV, pour la promotion de la photo, et au sein de feu l’agence Rapho (dont faisaient partie Willy Ronis, Sabine Weiss…), il fait partie de cette génération d’après-guerre qui descend dans la rue, appareil en bandoulière, pour photographier des scènes de la vie quotidienne. Robert Doisneau pose sur ses contemporains un regard curieux, parfois amusé mais jamais cruel. Ce qui ne l’empêche pas de réaliser des portraits plus inquiétants. Effet de clair-obscur, couteau brillant dans la pénombre, tête décapitée, personnages mystérieux au second plan, cette photographie, par exemple, reprend tous les codes du film noir.

\"Echaudoir de la rue Sauval\", 1968.
"Echaudoir de la rue Sauval", 1968. (ROBERT DOISNEAU)

De la malice dans l’objectif

Cherchant à agir comme "un buvard pénétré par la poésie du moment", Robert Doisneau laisse sa chance au hasard. Il capte avec de petits appareils discrets (un Rolleiflex 6x6, ses premières photos de format carré, puis un Leica) des moments parfaitement incongrus. La plupart de ses clichés ne sont pas aussi calculés, posés, que ceux d’un Cartier-Bresson. Certaines de ses photographies prises à la sauvette dans les Halles, comme celle de ce "poulet" inspectant une charcuterie, évoquent d’autres instants rigolards.

\"34, rue Montorgueil\", 1953.
"34, rue Montorgueil", 1953. (ROBERT DOISNEAU)

Le photographe sait se faire oublier… mais il n’hésite pas non plus à faire poser les "personnages" des Halles, qu’il connaît, pour certains, depuis des années. "Je considère toujours un peu le cadre ou le rectangle de la photo comme une scène, explique Robert Doisneau. Là-dedans, on met un bonhomme ou une bonne femme ou plusieurs personnages." Dans son petit théâtre, un patron de bistrot (déjà vu ailleurs), crâne en main, semble ainsi paré pour une représentation d’Hamlet.

\"Jean Settour dans sa cave\", les Halles, 1979.
"Jean Settour dans sa cave", les Halles, 1979. (ROBERT DOISNEAU)

Le Paris d’avant

Mais ce qui ressort inévitablement de l’exposition, c’est une certaine nostalgie. Celle d’un Paris vivant, animé, "bordélique", pour reprendre le terme du photographe. Confronté à la métamorphose des anciennes Halles, il maudit le "tout fonctionnel" inventé par des "technocrates imbibés de géométrie", tandis que dans l’ancien "village" flottaient "une grosse gaîté et une bonne volonté, valeurs dont ne tiennent pas compte les ordinateurs électroniques". Déjà visiteur régulier du lieu, il y passe des nuits entières lorsqu’il sait sa destruction imminente. Il photographie tout, depuis les sous-sols…

\"Sous-sol aux Halles\", 1968.
"Sous-sol aux Halles", 1968. (ROBERT DOISNEAU)

… jusqu’à sa structure métallique achevée par Victor Baltard en 1870. Et il se livre au passage à de beaux exercices de composition. Pour "organiser" ses images, Robert Doisneau avoue chercher la ressemblance avec l’alphabet. Selon lui, les formes des lettres, simples et connues de tous, permettent d’appréhender plus facilement ses photos. Ici ? Une composition en "m", dessinée par les arcs de fer (photo ci-dessous). Ailleurs, des compositions en "o" (comme ses Coiffeuses au soleil, 12e photo du portfolio) ou en "A"

\"Structure de Baltard\", 2 décembre 1968.
"Structure de Baltard", 2 décembre 1968. (ROBERT DOISNEAU)

Doisneau, cet inconnu

Dans l’exposition, des clichés couleurs permettent également de découvrir une autre facette de cet artiste trop souvent assimilé au Paris vintage. Pour des commandes publicitaires, Robert Doisneau a pourtant fait des infidélités au noir et blanc dès les années 50. Ce travail plus alimentaire, et très inégal, reste à découvrir. Il faut voir sa série réalisée aux Etats-Unis (à Palm Springs, Hollywood et New York) pour des magazines américains. Exhumée après plus de 40 années d’oubli, elle a fait l’objet d’un ouvrage paru récemment.

\"Triporteur aux Halles\"
"Triporteur aux Halles" (ROBERT DOISNEAU)

• Doisneau Paris Les Halles

Hôtel de Ville de Paris
Salon d’accueil
29, rue de Rivoli
Paris, 4e

Du 8 février au 28 avril
Ouvert tous les jours (sauf dimanche et jours fériés) de 10 heures à 19 heures

Exposition gratuite

• A lire

Doisneau Paris Les Halles, de Vladimir Vasak, Flammarion, 30 euros.
L’ouvrage compile les meilleurs clichés de Robert Doisneau dans le "ventre de Paris". Il a aussi le mérite de raconter, en introduction, l’histoire des Halles, de leur création dans les années 1870 jusqu’à leur métamorphose, un siècle plus tard. Grâce à de nombreuses citations du photographe et de ses proches, on cerne mieux l'artiste, profondément attaché à la dimension "humaine" de sa ville.

Robert Doisneau, "Pêcheur d’images", de Quentin Bajac, Découvertes Gallimard, 13,20 euros. A paraître le 15 février.
Tout le parcours de Doisneau (ses débuts, sa traversée du désert, sa renommée toujours grandissante), mais aussi ses photos les plus marquantes, des décryptages et des éléments de correspondance saisissants. Ecrit par le chef du cabinet de la photographie du Centre Pompidou.