"Debout" : avec la collection Pinault à Rennes, les artistes en résistance

Sous le mot d'ordre "Debout", la collection Pinault expose à partir de vendredi dans les travées lumineuses du couvent des Jacobins de Rennes, l'imaginaire multiforme des artistes contemporains pour résister aux différentes formes d'oppressions culturelles et politiques.

Cri de Adel Abdessemed et Ferrari Dino GT4 de Bertrand Lavier Collection Pinault Rennes, juin 2018
Cri de Adel Abdessemed et Ferrari Dino GT4 de Bertrand Lavier Collection Pinault Rennes, juin 2018 (PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP)
A l'écart d'une grande salle, une statue d'un jeune homme à genoux, intrigue... Il se révèle être Adolf Hitler gamin, mains croisées en prière, dans un simulacre d'acte de contrition. "Him" est la nouvelle provocation de l'Italien Maurizio Cattelan, l'un des principaux artistes de renom avec Marlène Dumas, Thomas Schütte ou les frères Chapman, que la collection Pinault présente dans la capitale bretonne.

Le ton de l'expo est donné : humour et dérision mâtinés de poésie. L'artiste est ici chargé d'entrer en résistance contre l'anéantissement qu'imposent subtilement les systèmes oppressifs. Dans ce couvent de pierre blanche du XIVème siècle rénové au prix d'années de travaux, le Centre des congrès rennais reçoit jusqu'au 28 août sa première exposition prestigieuse depuis son inauguration en janvier. L'exposition a des extensions au musée des Beaux-Arts et dans l'ancienne halle La Criée.

"La qualité des espaces, la beauté des volumes"

Le magnat breton implanté à Venise, à la tête d'une des plus grandes collections d'art du monde, revient au pays natal, rendant hommage à une métropole en plein essor culturel, désormais reliée à Paris en une heure et demi de TGV. Les fantômes de la mort planent dans la clarté du couvent, et lumière et ombre y cohabitent à merveille.
\"Boy with Frog de Charles Ray\", collection Pinault, juin 2018
"Boy with Frog de Charles Ray", collection Pinault, juin 2018 (PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP)
Jean-Jacques Aillagon, directeur général de la collection Pinault, relève auprès de l'AFP cette symbiose : "la qualité des espaces, la beauté des volumes, la perfection également de la restauration du monument historique invitent les oeuvres de notre temps à s'y déployer. Il y a une sorte de manière de gommer le temps et de faire qu'entre une oeuvre du XXIème siècle et un bâtiment du XIVème il y ait une formidable résonance".

Des oeuvres très dures

Dans leur série d'oeuvres très dures, "Fucking Hell", les Britanniques Jake et Dinos Chapman représentent le fourmillement des camps de la mort et des champs de bataille avec leurs milliers de minuscules personnages réduits à leur squelette. Dans ces fresques rappelant l'oeuvre de Hieronymus Bosch, on aperçoit un canot pneumatique surchargé de centaines de naufragés.

Le Belge Berline de Bruyckere allonge en pieta ("Romeu") le long cadavre d'un homme martyrisé, écorché vif. Plus classique et mystique, la Sud-Africaine Marlene Dumas figure des Christs au tombeau ou en croix. Dans "Cri", l'Algérien Adel Abdessemed représente en une statue d'ange immaculée la célèbre petite Vietnamienne brûlée au napalm en 1972. Chef de file de l'hyperréalisme, l'Américain Duane Hanson, mort en 1996, saisit avec son artiste assis pensif ("Seated Artist") plus vrai que vrai.
Collection Pinault, Thomas Schütte
Collection Pinault, Thomas Schütte (PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP)
Une grande place est dévolue au sculpteur allemand Thomas Schütte qui avec son célèbre "Vater Staat" et ses quatre bustes monumentaux, "Fratelli", exprime en caricatures grinçantes la vanité du pouvoir des hommes. Les expressions sont tordues par des grimaces. "Vater Staat" ("père Etat"), image du père, du référant, n'a pas de bras et "est impuissant", souligne Caroline Bourgeois, commissaire de l'exposition.

"Ce qui réunit ces oeuvres, c'est la capacité des artistes de témoigner de la réalité du monde"

Mais il y a des expressions plus douces : ainsi les ciels embrasés du Brésilien Lucas Arruda, ou les magnifiques portraits d'hommes noirs de Lynette Yadom-Boakye, artiste originaire du Ghana vivant à Londres.

Pour Jean-Jacques Aillagon, "ce qui réunit ces oeuvres, c'est la capacité des artistes de témoigner de la réalité du monde. Si nous avons choisi ce mot 'Debout', c'est que très souvent les artistes témoignent de la capacité à se dresser, à se redresser, à résister, à refuser la guerre, la guerre, la haine".

Caroline Bourgeois dit avoir voulu témoigner du fait que "de tout temps l'art est engagé" et que "l'humain se redresse toujours". Le peintre français Vincent Gicquel se réfère à Goya dans ses figures nues énigmatiques en duo: "Tous mes personnages ont la même envie de se lever le matin. On va tout perdre à la fin, mais en attendant, jouons, participons!", affirme l'artiste, commentant avec détachement sa série "C'est pas grave!"