"C'est une œuvre qui provoque et invite à sourire" : la banane de Cattelan décryptée par le critique d'art Fabrice Bousteau

Depuis quelque 48 heures, dans le milieu de l'art contemporain, on ne parle que d'elle : la banane de l'artiste italien Maurizio Cattelan.

La banane de Maurizio Cattelan, \"Comedian\", présentée par la galerie Perrotin à Art Basel Miami 2019. 
La banane de Maurizio Cattelan, "Comedian", présentée par la galerie Perrotin à Art Basel Miami 2019.  (CINDY ORD / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Une banane ? Ce simple fruit, scotché à un mur, s'est mué en œuvre intitulée Comedian et s'est envolé cette semaine au prix de 120 000 dollars à la foire d'art contemporain Art Basel de Miami. Deux fois. Un troisième exemplaire est disponible, désormais, à 150 000 dollars. Ce n'est pas tout : exposée à la foire, cette œuvre de Maurizio Cattelan a été tout simplement mangée le samedi 7 décembre, par un autre artiste, David Datuna, qui en a fait une performance. 

Nous avons interrogé Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine, fin connaisseur du marché de l'art contemporain, qui nous permet d'y voir plus clair. 

Franceinfo Culture : Que nous dit la vente d'une banane à 120 000 euros ?

Fabrice Bousteau : L'artiste italien Maurizio Cattelan veut définir ce qu'est une œuvre d'art. Il s'inscrit à ce propos dans la démarche de Marcel Duchamp avec son œuvre Fontaine, un urinoir renversé. Cattelan poursuit sa démarche avec ses toilettes en or massif, intitulées America, œuvre récemment volée dans un château du sud de l'Angleterre, ainsi qu'avec son œuvre référentielle de 1999, Perfect Day, où il scotche un homme vivant au mur. Revenons à la banane de Cattelan : cette œuvre provoque tellement qu'un artiste l'a mangée et a appelé sa performance Hungry Artist ("Artiste ayant faim"), prolongeant ainsi la critique de Cattelan sur le marché de l'art. Elle devient une masterpiece [un chef-d'œuvre] sur laquelle il faut expérimenter. Et cela confirme la valeur de l'œuvre. L'histoire se répète donc : on se souvient qu'un artiste dénommé Pierre Pinoncelli avait uriné en 1993 dans l'urinoir de Duchamp exposé au Carré d'art de Nîmes.

Reportage : V. Gaget, T. Souman, A. Lepinay, E. Delevoye, F. Menin, E. Noiret

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Quelle est la valeur d'une œuvre ?

C'est celle que le collectionneur est prêt à mettre. C'est abstrait. Maurizio Cattelan montre qu'une simple banane peut valoir 120 000 euros car c'est une critique du milieu de l'art, et en même temps elle montre que ce qui vaut le plus cher au monde, c'est la capacité de l'homme à avoir des idées. C'est de l'art conceptuel, une performance. Il y a une sorte de protocole, de mode d'emploi, comme pour utiliser un aspirateur. Il était d'ailleurs prévu que le collectionneur remplacerait la banane une fois celle-ci décomposée. 

En période de crise, le public peut-il accepter et comprendre une telle œuvre ?

Non, il va trouver ça obscène. Mais c'est le propre de l'art de poser des questions ! La banane de Cattelan est une critique du marché de l'art et de ses prix obscènes, mais aussi une invitation à tous, à créer. Ce que dit l'artiste Cattelan avec cette banane en forme de blague, c'est que le propre de l'homme est la création. Nous pouvons tous changer notre quotidien avec pas grand-chose : juste une idée ou une banane !