À Berlin, la crise sanitaire augmente la fracture entre le public et ses musées

Malgré leurs trésors inestimables, les musées berlinois sont à la traîne par rapport à leurs confrères londoniens, new yorkais et parisiens. Un écart qui risque de s'accentuer avec la crise sanitaire. 

Un visiteur à la Alte Nationalgalerie (anciennement Galerie nationale) à Berlin, après la réouverture au public le 12 mai 2020. 
Un visiteur à la Alte Nationalgalerie (anciennement Galerie nationale) à Berlin, après la réouverture au public le 12 mai 2020.  (JOHN MACDOUGALL / AFP)

Malgré des trésors inestimables et des rénovations pharaoniques, les musées de Berlin restent nettement à la traîne de ceux de Londres, Paris ou New York. Un fossé que la crise sanitaire risque de creuser encore davantage. À deux pas de la bouillonnante Potsdamer Platz, la Gemäldegalerie semble plongée dans une profonde léthargie. Pas de file d'attente aux caisses, salles d'exposition assoupies voire désertes dans ce bâtiment qui renferme pourtant l'une des plus grandes collections mondiales de peintures avec des chefs-d'oeuvre du Caravage, de Rembrandt ou de Vermeer.

Des institutions élitistes et archaïques 

Un désamour qui affecte de longue date cette galerie mais aussi de nombreux autres musées de Berlin, même si la pandémie de Covid-19 qui la prive de ses touristes depuis près de quatre mois l'a encore accentué. Pour le spécialiste de la culture à la Süddeutsche Zeitung Jörg Häntzschel, le phénomène est lié à "une culture de l'exclusivité, au manque de transparence et à l'arrogance institutionnelle" incarnés par les musées berlinois.

Un rapport commandé par le gouvernement d'Angela Merkel a d'ailleurs récemment tiré la sonnette d'alarme, dénonçant à la fois l'archaïsme et l'élitisme de la Fondation du patrimoine prussien (SPK) qui gère les 19 musées de la capitale. La fondation est l'une des plus importantes institutions culturelles dans le monde avec 15 collections et 4,7 millions de pièces. Avec quelque 2000 salariés et un budget de 335 millions d'euros cette année, ce mastodonte est le plus gros employeur du secteur de la culture en Allemagne.

Outre la Gemämdegalerie, il gère aussi le Musée Pergame avec ses joyaux de l'Antiquité dont la Porte d'Ishtar, la Neue Nationalgalerie et son bâtiment conçu par Mies van der Rohe, ou encore le musée d'art contemporain Hamburger Bahnhof. Son trésor le plus célèbre conservé au Neues Museum est le buste de Néfertiti, considéré comme la représentation d'un visage féminin la plus célèbre au monde après la Joconde.

Pas de wifi dans les musées  

La comparaison avec le Louvre s'arrête là. Car en terme de visiteurs, les musées berlinois sont très loin de rivaliser avec l'institution parisienne. Ils n'ont attiré l'an dernier que 4,2 millions de visiteurs dans leur ensemble quand le Louvre a vu 9,6 millions de personnes contempler la Vénus de Milo ou le Radeau de la méduse. Les experts du Conseil scientifique, chargé de faire des recommandations au gouvernement notamment en matière culturelle, sont unanimes : les institutions berlinoises "risquent de décrocher au niveau international", selon Marina Münkler qui a dirigé le rapport remis à la ministre de la Culture, Monika Grütters.

Des experts appellent même au démantèlement de la Fondation du patrimoine prussien jugée "dysfonctionnelle". Le rapport étrille la Fondation et ses "conceptions en partie dépassées du travail muséal". Le faible développement des activités numériques est également pointé du doigt au moment où les grands musées du monde misent sur les visites virtuelles particulièrement précieuses en ces temps de déplacements restreints. "De nombreux musées internationaux ont de nombreux abonnés sur les réseaux sociaux (...) On peut créer des applications sur des expositions. Mais à Berlin cela n'est pas possible parce que dans beaucoup de musées il n'y a même pas de Wifi", déplore Marina Münkler dans le Tagesspiegel.

Des réformes d'ici trois à cinq ans 

Prudente, la ministre de la Culture Monika Grütters a jugé que les propositions du rapport étaient "un premier et très important pas pour assurer l'avenir de la Fondation" et promis des réformes d'ici trois à cinq ans. Pourtant l'Allemagne a dépensé sans compter ces dernières années, ouvrant des chantiers pharaoniques comme celui de la Galerie James-Simon, une entrée majestueuse réalisée par une star mondiale de l'architecture, David Chipperfield, et qui donne accès à l'île aux Musées, classée au patrimoine de l'Unesco. Montant des travaux: 134 millions d'euros.

Après plus de cinq ans de travaux, la Neue Nationalgalerie, qui recèle des joyaux de l'expressionnisme, devrait rouvrir au public l'an prochain. À côté doit voir le jour dans six ans un nouveau musée consacré aux artistes du 20e siècle dont le coût, estimé à 450 millions d'euros, a déjà été réévalué fortement à la hausse.