A Hong Kong, les autorités pro-Pékin musellent les artistes qui commémoraient Tiananmen

Rendre hommage aux victimes de la répression du 4 juin 1989 sur la place Tiananmen à Pékin a été une tradition pendant trois décennies à Hong Kong. Depuis que la Chine a imposé, en 2020, une loi sur la sécurité nationale sur l'île, les artistes qui s'impliquaient dans cette comémoration sont inquiétés.
Article rédigé par franceinfo Culture avec AFP
France Télévisions - Rédaction Culture
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Des policiers patrouillent à l'entrée du parc Victoria, dans le quartier de Causeway Bay à Hong Kong, le 4 juin 2022, après avoir fermé le lieu où les habitants de l'île se rassemblent traditionnellement chaque année pour pleurer les victimes de la répression chinoise de la place Tiananmen en 1989. (PETER PARKS / AFP)

Théâtre de rue avant-gardiste, poésie et musique pro-démocratie, l'effervescence artistique qui accompagnait chaque année à Hong Kong la commémoration de la sanglante répression de la place Tiananmen, en 1989, a quasiment disparu sous les coups de boutoir des autorités pro-Pékin.

Pendant plus de trente ans, des dizaines de milliers de personnes se sont réunies chaque année dans le parc Victoria, dans le quartier de Causeway Bay, pour une veillée aux chandelles en mémoire des plus de 1000 manifestants pacifiques tombés sous les balles de la répression le 4 juin 1989 sur la place Tiananmen à Pékin, en Chine.

Un hommage incontournable et unanime 

Mais depuis que la Chine a imposé en 2020 une loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, les autorités ont mis fin à ces rassemblements et poussé les artistes engagés dans ces commémorations à produire leurs spectacles en dehors de la métropole chinoise.

L'artiste hongkongais Luk Ming se souvient de ces dizaines de personnes qui prirent part à la veillée de 2009 dans le quartier animé de Causeway Bay à la veille de la date anniversaire du 4 juin. "Les participants n'étaient pas des artistes mais Monsieur Tout-le-monde : il y avait là un chauffeur de taxi, un enseignant, etc.", explique à l'AFP Luk, qui utilise un pseudonyme par peur de représailles.

Dans le cadre d'un projet artistique baptisé Notre génération du 4 Juin, "certains interprètes s'étaient badigeonnés le corps de peinture jaune, symbole de 'liberté et d'espoir'", rappelle-t-il. "Les gens s'impliquaient à cette époque (...) nombre d'entre eux essayaient de raconter aux autres la répression pour qu'elle ne tombe pas dans l'oubli", ajoute l'artiste.

Décourager toute initiative

Aujourd'hui, seule subsiste une poignée d'artistes engagés qui s'efforcent encore de perpétuer la tradition. "Les artistes peuvent toujours trouver un nouveau moyen (d'expression) mais le feront-ils dans un contexte aussi incertain ?" L'an dernier, l'artiste Chan Mei-tung a été interpellé en pleine performance pour "conduite inappropriée dans un espace public" et a passé la nuit au poste de police.

En 2019, Hong Kong, rétrocédé à la Chine en 1997, a été le théâtre d'un important mouvement pro-démocratie émaillé de violences. En réponse, Pékin a instauré une loi sur la sécurité nationale qui a criminalisé la majeure partie de la dissidence et étouffé le mouvement pro-démocratie.

Plus de 10 000 personnes ont été arrêtées après les manifestations. Parmi les interpellés figurent les trois organisateurs de la veillée annuelle de Victoria Park, poursuivis pour "incitation à la subversion", un délit passible de dix ans de prison.

La répression des manifestants s'est doublée d'une volonté apparente d'effacer les références à Tiananmen dans l'espace public. Un musée a été fermé, plusieurs monuments et sculptures ont été déménagés des campus universitaires et des dizaines d'ouvrages sur le 4 juin 1989 ont été retirées des rayons des libraires. Récemment, le dirigeant de la ville John Lee a averti que la police réprimerait "tout acte qui enfreindrait la loi" en cas de commémoration.

L'exil pour résister 

Dans ce contexte, certains artistes ont décidé d'exporter leur travail vers des territoires moins risqués. Lenny Kwok, un musicien de Hong Kong qui organisait des concerts en mémoire de Tiananmen depuis 1990, monte ses spectacles à Taïwan depuis trois ans.

Mélange de musique, de poésie et de narration, son nouvel opus sera présenté cette année dans un parc de Taipei. "Nous sommes ici pour sauvegarder une mémoire qui est progressivement effacée, réécrite et réinterprétée", explique l'artiste. Selon lui, l'aspiration à la liberté et à la démocratie à Hong Kong et Taïwan est intimement liée à la répression de Tiananmen.

Une pièce de théâtre de l'auteure hongkongaise Candace Chong, intitulée Le 35 mai, sera également jouée à Taïwan ce week-end. La pièce explore la décision d'un couple âgé de porter sur la place publique le décès de leur fils sur la place Tiananmen après plusieurs décennies de deuil silencieux.

Le projet avait débuté à Hong Kong en 2019 mais la troupe originelle, Stage 64, a été démantelée deux ans plus tard. Le metteur en scène taïwanais Chung Po-yuan espère que la pièce incitera le public à méditer non seulement sur le passé autoritaire de Taïwan, mais aussi à réfléchir sur son avenir proche.

Le tout dans un contexte de dégradation des relations entre Taipei et Pékin ces dernières années, la Chine considérant l'île autonome comme une de ses provinces. Le retour de l'autoritarisme nous guette "si nous baissons la garde", avertit Chung.

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