François Hollande, le 8 septembre 2016, à Paris.
François Hollande, le 8 septembre 2016, à Paris. (REUTERS / FRANCEINFO)

Lui, président : comment François Hollande a déçu la gauche

"Moi président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité, je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Elysée. Moi président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de 'collaborateur'. Moi président de la République (...)."

Mercredi 2 mai 2012, vers 23h15, François Hollande se lance dans une anaphore qui semble sceller la victoire de la gauche à la présidentielle. A quinze reprises, le candidat socialiste assène ses coups face à un Nicolas Sarkozy abasourdi. Cette série de "Moi président" imprime dans l’opinion l’image d’un homme qui prend des engagements et rapidement le "Moi président" devient "Lui président".

Au fil du quinquennat, la référence aux engagements de campagne a paru sombrer dans l’oubli et le pays est retombé dans cette vieille idée selon laquelle "les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent". Et pourtant, les engagements non tenus permettent de raconter une autre histoire du mandat de François Hollande. Sur un plan comptable, le chef de l'Etat a tenu environ un tiers de ses promesses, a mis en route un deuxième tiers et a renoncé au dernier tiers. Mais ce bilan arithmétique un peu brut cache une réalité plus complexe.

Pour comprendre une part de la déception croissante ressentie dans l'électorat de gauche à l'égard du président, il faut se pencher sur les petits renoncements, les errements, les changements de cap qui ont accompagné les cinq ans de François Hollande à l'Elysée. Franceinfo vous raconte une histoire de la présidence Hollande en se basant sur une partie de l'ouvrage Lui Président. Que reste-t-il des promesses de François Hollande ? écrit par Corentin Dautreppe, Maxime Vaudano et l'auteur de ces lignes, à paraître le 5 octobre aux éditions Armand Colin.

François Hollande et Angela Merkel, le 21 mai 2012, lors d\'une réunion de l\'Otan à Chigao (Etats-Unis). (SAUL LOEB / AFP)
François Hollande et Angela Merkel, le 21 mai 2012, lors d'une réunion de l'Otan à Chigao (Etats-Unis). (SAUL LOEB / AFP) (SAUL LOEB / AFP)

Le péché originel

A la veille de son premier sommet européen, fin juin 2012, François Hollande accueille Angela Merkel à l’Elysée. Sur le perron du château, les sourires sont un peu crispés et les mots choisis avec prudence. Depuis son élection, le président français tente de prouver sa capacité à peser pour réorienter les choix européens, notamment en matière budgétaire. De son côté, la chancelière allemande tient fortement à son pacte budgétaire européen pour assurer la stabilité de la zone euro. Un traité qui a été signé par Nicolas Sarkozy en mars 2012, mais qui n'a pas encore ratifié.   

Le président français tente de faire comprendre à Berlin sa promesse de renégociation du pacte, "en privilégiant la croissance et l’emploi, et en réorientant le rôle de la Banque centrale européenne", selon l’engagement numéro 11 de son programme. Mais le nouveau président comprend vite la difficulté de la tâche devant la rigidité allemande. Au bout des négociations, il se retrouve contraint de demander à sa majorité d'approuver un texte identique en tous points à celui signé par Nicolas Sarkozy.

Angela Merkel et Francois Hollande, le 27 juin 2012, à l\'Elysée.
Angela Merkel et Francois Hollande, le 27 juin 2012, à l'Elysée. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

François Hollande a beau mettre en avant l’obtention d’une contrepartie avec un pacte de croissance européen de 120 milliards d'euros, le symbole est douloureux. Une partie des électeurs et certains parlementaires socialistes se sentent floués. Ils se souviennent d'un François Hollande en campagne en train de marteler son "devoir", son "obligation" de renégocier le traité. Mais tout cela reposait sur un gros coup de bluff. 

"On était d’accord entre nous sur le fait qu’on n’obtiendrait pas grand-chose. On avait seulement le petit espoir de changer quelques expressions dans le corps du traité, et surtout d’obtenir que l’Europe s’engage à prendre des mesures pour soutenir la croissance", se souvient Elisabeth Guigou, chargée de ce sujet pendant la campagne.

Nous savions que ce serait très difficile à obtenir, mais il fallait rester dans le flou sur nos objectifs réels pour des raisons tactiques.

Un membre de l’équipe de campagne de François Hollande.

En réalité, après son élection, il est très difficile pour François Hollande de faire bouger le contenu du traité. Au moment du sommet de Bruxelles, le 28 juin 2012, dix pays ont déjà entamé leur procédure de ratification et les Irlandais l'ont approuvé par référendum. Le moindre point-virgule ajouté dans le texte implique de recommencer toute la procédure depuis le début.

François Hollande s\'entretient avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, le 28 juin 2012 à Bruxelles.
François Hollande s'entretient avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, le 28 juin 2012 à Bruxelles. (JOHN THYS / AFP)

Le traité est donc renégocié par ajout plutôt que par modification. Et selon l’ex-ministre du Commerce extérieur Nicole Bricq, François Hollande obtient même une victoire sur le fond, en imposant l’idée que la croissance est aussi importante que la rigueur. "Il a montré que la barre des 3% de déficit n’était pas un dogme, car la France ne l’a pas respectée et n’a pas été sanctionnée", analyse Yves Bertoncini, le directeur de l’Institut Jacques Delors.

Mais les symboles restent importants en politique et l’impression de trahison s’installe dans l’opinion comme chez une partie des parlementaires de la majorité. C’est d’ailleurs le premier accroc pour François Hollande avec sa majorité, puisque 29 députés du groupe PS ne votent pas la ratification du traité. Il s'agit en quelque sorte de l’acte de naissance du groupe des frondeurs, qui vont empoisonner la vie du locataire de l'Elysée tout au long du quinquennat.

François Hollande entouré de son ministre de l\'Economie Pierre Moscovici et de son ministre du Travail Michel Sapin, le 3 mai 2013, lors d\'une visite à Avoudrey (Doubs).
François Hollande entouré de son ministre de l'Economie Pierre Moscovici et de son ministre du Travail Michel Sapin, le 3 mai 2013, lors d'une visite à Avoudrey (Doubs). (CHARLES PLATIAU / AFP)

La mort de l'esprit du Bourget

Nombre d'électeurs de François Hollande gardent en mémoire le discours du Bourget. Cette soirée du 26 janvier 2012, où le candidat socialiste lance à la foule : "Mon ennemi, c’est le monde de la finance." Derrière ces mots, le candidat socialiste formule des engagements très précis, à commencer par la réforme bancaire. Celle-ci devait séparer "les activités de dépôt, de crédit, que les Français connaissent, qui les rassurent" de celles "liées à la spéculation, qui les inquiètent", selon les mots de François Hollande.

L’objectif est d’éviter que les difficultés des banques sur les marchés financiers ne se répercutent sur les particuliers, comme pendant la crise de 2008. Mais les grandes banques parviennent à faire entendre leur voix auprès du directeur de campagne Pierre Moscovici pour le convaincre de renoncer à la séparation des activités ou, au moins, pour gagner du temps. Devenu ministre des Finances, ce dernier attend le mois de décembre 2012 pour présenter sa réforme, alors que le candidat Hollande l’avait promise pour l’été.

La liste des activités spéculatives retenue dans la loi est réduite au minimum, car il a été convenu d’isoler seulement les activités spéculatives "dont on considère qu’elles ne sont pas utiles à l’économie". Au final, cela représente à peine 3 à 5% des activités d’investissement, et donc moins de 1% des revenus des banques, de l’aveu même du patron de la Société générale, Frédéric Oudéa. Les banques réussissent à convaincre le gouvernement que tout le reste est utile au financement de l’économie.

"Sur le point le plus symbolique, c'est-à-dire la question de la séparation, on n'était pas en ligne avec les engagements", raconte Karine Berger dans le documentaire Ces conseillers qui nous gouvernent. La députée PS tente bien de faire bouger la réforme, mais François Hollande, aidé par son secrétaire général adjoint Emmanuel Macron, finit par arbitrer en faveur des grandes banques françaises. 

Les critiques venues des frondeurs et de la gauche du PS n’y changeront rien, la loi bancaire restera une réforme à minima. Pour l’ancienne ministre de la Décentralisation Marylise Lebranchu, l’explication de cet épisode est assez simple. Pierre Moscovici avait "peur de faire perdre de l’importance à la place financière parisienne" face à ses rivales européennes, réputées moins régulées.

"Cela faisait prendre un énorme risque aux champions bancaires français, mais surtout, cela ne servait à rien, car la séparation des activités n’empêche pas les crises", ajoute un ancien conseiller ministériel à Bercy. Ce dernier révèle que la promesse de séparation bancaire était "une manœuvre politique".

On s’est retrouvés à devoir faire un truc dont on pensait que c’était une connerie : c’est pour ça qu’on l’a fait petit…

Ancien conseiller ministériel à Bercy

La même logique, selon un ancien conseiller, a conduit le gouvernement à reculer sur la suppression des stock-options, l’encadrement des bonus, la limitation des salaires des patrons ou l’interdiction du trading haute fréquence (ces opérations boursières accusées par certains de menacer l’équilibre du système financier). De même, les banques peuvent toujours exercer des activités dans les paradis fiscaux, à condition de les déclarer. Enfin, concernant la taxe sur les transactions financières européennes, elle est perdue dans les méandres des négociations à Bruxelles.

Le président de la Fédération française de football, Noël Le Graët, et François Hollande, lors de la finale de la Coupe de France 2015 entre le PSG et Auxerre, le 30 mai 2015 à Saint-Denis.
Le président de la Fédération française de football, Noël Le Graët, et François Hollande, lors de la finale de la Coupe de France 2015 entre le PSG et Auxerre, le 30 mai 2015 à Saint-Denis. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Dernier symbole de gauche de la campagne, la taxe à 75% sur les revenus supérieurs à 1 million d’euros par an, fruit d'une annonce surprise lancée au cours de la campagne. François Hollande n’a pas su gérer ce symbole, sans doute un peu trop encombrant. Entre censure du Conseil constitutionnel et lobbying des clubs de football professionnels, le dispositif a été adapté et la belle idée de campagne s’est vite transformée en usine à gaz.

Au total, la taxe aura rapporté un peu plus de 420 millions d’euros en deux ans, soit à peine 0,5% des recettes générées en une année par l’impôt sur le revenu, autrement dit beaucoup d’énergie et de temps pour un résultat modeste. Les députés socialistes frondeurs, qui avaient proposé d'alourdir la taxe dans le budget 2014, ont constaté avec impuissance sa disparition. Pour une partie de la gauche, le discours du Bourget s’est chaque jour un peu plus éloigné au fil du quinquennat.

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. (YOAN VALAT / AFP)

Le tournant social-libéral

Tout en faisant leur deuil des espoirs du Bourget, certains sympathisants socialistes s’inquiétent du pacte de compétitivité, annoncé dès novembre 2012. Sur la base du rapport Gallois, le gouvernement choisit une relance économique basée sur une politique de l’offre, avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Il s’agit d’un allègement de 20 milliards pour entreprises, financé par une augmentation de la TVA. 

Si pour certains observateurs, François Hollande assume avec le CICE la tonalité sociale-démocrate de son quinquennat, de nombreux militants ne cachent pas leur déception. Thierry Marchal-Beck, ancien président du Mouvement des jeunes socialistes, évoque même une "cassure" : "Quand le rapport Gallois sort, je suis en réunion avec le MJS, et je dis à ce moment-là : 'Ils ne sont pas fous, ils ne feront pas ça'."

Aujourd’hui, ça m’est incompréhensible ; à force de ne pas vouloir y croire, je n’y avais pas cru.

Thierry Marchal-Beck

Le plus dur pour cette gauche déçue reste de constater l’absence de contreparties, qui donne l’impression d’un chèque en blanc aux entreprises. Pierre Moscovici évoque bien des réformes sur "la gouvernance des entreprises, sur les rémunérations et sur le civisme fiscal", mais les paroles ne se transforment pas en actes. "Hollande aurait très bien pu faire accepter au patronat des concessions, affirme un ancien membre de son équipe de campagne. Mais à la place, il s’est contenté de demander des négociations par branche."

François Hollande va encore plus loin, lors de ses vœux pour l'année 2014, avec le pacte de responsabilité. Le gouvernement décide d'une nouvelle diminution des charges des entreprises de 40 milliards d’euros, financée par des économies budgétaires –une "révolution copernicienne pour la gauche", selon les mots de Pierre Moscovici. Le dispositif est accompagné de promesses patronales de création d’emplois. Mais au bout d'un an, Emmanuel Macron reconnaît un "échec" au sujet du pacte et l'attribue à la mauvaise volonté du patronat.

François Hollande et Pierre Gattaz, le président du Medef, lors des vœux du chef de l\'Etat aux forces vives, le 21 janvier 2014 à l\'Elysée.
François Hollande et Pierre Gattaz, le président du Medef, lors des vœux du chef de l'Etat aux forces vives, le 21 janvier 2014 à l'Elysée. (PHILIPPE WOJAZER / AFP)

Pour justifier le tournant, les hollandistes expliquent avoir découvert une compétitivité bien plus dégradée qu’attendue en arrivant au pouvoir. "On a mal estimé la situation du pays, on n’était pas prêts à le gérer dans cet état", concède le patron des sénateurs socialistes, Didier Guillaume. "Le rapport Gallois a permis de dire qu’il fallait faire quelque chose. Puis est venu le pacte de compétitivité, avant l’accélération et l’amplification grâce au pacte de responsabilité. Et on voit aujourd’hui que les entreprises reconstituent leurs marges", résume l’ancienne ministre Nicole Bricq.

Mais du côté des frondeurs, l’analyse est différente. Avec le pacte de compétitivité puis le pacte de responsabilité, le président a clairement épousé, selon eux, l’option défendue par Nicolas Sarkozy pendant la campagne : baisser le coût du travail par des réductions massives de cotisations pour permettre aux entreprises de reconstituer leurs marges et d’améliorer leur compétitivité. "A chaque fois qu’il [François Hollande] a eu un choix à faire depuis le début, à chaque moment, il a toujours penché plutôt ‘sur sa droite’", résume l'ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti.

Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, le 24 août 2014 à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), lors de la fête de la Rose.
Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, le 24 août 2014 à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), lors de la fête de la Rose. (JEFF PACHOUD / AFP)

Un changement d'orientation qui va vite se matérialiser par des remaniements ministériels. Il y a d'abord, fin mars 2014, l'arrivée de Manuel Valls à Matignon, provoquant le départ des écologistes du gouvernement. Puis, à l'été de la même année, Arnaud Montebourg claque la porte, accompagné d'Aurélie Filippetti et de Benoît Hamon. Les trois contestent la politique économique du gouvernement. Sur le plan du symbole, le gouvernement libéralise alors un peu plus son image en remplaçant Montebourg à Bercy par Emmanuel Macron, à qui la gauche de la gauche reproche vite d’avoir été banquier d’affaires chez Rothschild.

La contestation se multiplie aussi sur les bancs de l'Assemblée face à ce que beaucoup dénoncent comme un tournant social-libéral. Les députés frondeurs et une partie du groupe écologiste s'opposent de plus en plus aux lois présentées par le gouvernement, illustrant la déception d'une partie du peuple de gauche.

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. (BORIS HORVAT / AFP)

Un mariage douloureux

La politique économique du président Hollande déçoit une partie de la gauche, mais le président a l'occasion de se refaire dans les sondages grâce aux grandes réformes de société contenues dans son programme, à commencer par le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels. Pourtant, le chef de l'Etat ne parvient pas à capitaliser autant qu’il le pourrait sur cette mesure. La séquence devrait lui permettre de soigner son image de gauche, mais le président semble s'effacer derrière une Christiane Taubira régulièrement applaudie à l'Assemblée.

Même s’il tient bon face à la rue, le président de la République ne soutient pas cette promesse autant qu’il aurait pu. Entre le temps qu’il met pour lancer la réforme, sa déclaration sur la "liberté de conscience des maires" et ses réserves personnelles relatées par Le Parisien, le chef de l’Etat fait le service minimum. Il ne s’investit pas suffisamment dans le débat, selon le député de l’opposition Franck Riester, un des rares à droite à avoir voté la loi sur le mariage pour tous : "Alors même qu’il y avait des gens dans la rue, un débat fort dans le pays, il n’a jamais pris la parole pour faire de la pédagogie !"

Nous avons un peu perdu la bataille médiatique car le gouvernement n’a pas suffisamment défendu le projet dans les médias.

Gilles Bon-Maury, ancien président de l’association Homosexualité et socialisme.

Plus grave du point de vue d'une partie de la gauche, le gouvernement baisse les armes contre la Manif pour tous sur la question de l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux lesbiennes. De l’aveu même de la ministre de la Famille, Laurence Rossignol, "les vociférations de la Manif pour tous ont tout paralysé".

Les manifestants de la Manif pour tous, le 21 avril 2013, sur l\'esplanade des Invalides à Paris.
Les manifestants de la Manif pour tous, le 21 avril 2013, sur l'esplanade des Invalides à Paris. (PIERRE ANDRIEU / AFP)

Sur le papier, tout le monde est pourtant d’accord au PS pour ouvrir la PMA à toutes les femmes. Mais, "c’était un cap de plus à passer dans les esprits", constate aujourd’hui Gilles Bon-Maury, chargé des questions LGBT dans l’équipe de campagne de François Hollande. Le candidat socialiste en avait conscience et il s’est fait discret sur cette question pendant la campagne, à part deux ou trois interviews passées un peu inaperçues. Il n’a d’ailleurs pas intégré la proposition à ses 60 engagements. 

On n’a visiblement pas suffisamment mis le paquet sur la question pendant la campagne, car ça n’a pas convaincu au plus haut niveau.

Nicolas Gougain, ancien porte-parole de l’Inter-LGBT

"L’appel des 100 députés socialistes" favorables à la PMA ne change rien, le gouvernement a progressivement abandonné la promesse. Dans le même genre, la promesse du droit de vote des étrangers aux élections locales est mise de côté avec toute une série d’engagements qui nécessitaient une révision constitutionnelle et la majorité des 3/5es du Parlement. Adieu donc, par exemple, la modification du statut pénal du chef de l’Etat ou la ratification de la Charte européenne des langues régionales.

Le chef de l’Etat a beau désigner l’opposition comme responsable, cette série de renoncements sur les questions de société ne fait qu’amplifier les désillusions d’une partie des électeurs de gauche face à un François Hollande qui semble s’être contenté du mariage pour tous comme seule réforme de société d’ampleur pour marquer son mandat.

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. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

Des erreurs de jeunesse

Au cours de sa campagne en 2012, François Hollande choisit d'ériger la thématique "jeunesse" comme le cœur de son programme. Le candidat socialiste prend sa gauche à témoin et désigne les jeunes comme priorité des priorités de son quinquennat à venir.

Est-ce que les jeunes vivront mieux en 2017 qu'en 2012 ? Je demande à être évalué sur ce seul engagement, sur cette seule vérité, sur cette seule promesse !

François Hollande

Or en cette fin de mandat, le bilan est terne. Côté emploi, la situation n’a pas bougé. L'inflexible courbe du chômage reste au plus haut, avec près d’un actif de moins de 25 ans sur quatre sans emploi. C’est presque trois fois plus que pour le reste de la population. Sur la même période, le taux de chômage des jeunes a baissé de plus de quatre points dans le reste de l’Europe. Visiblement, certains outils de la "boîte" du président Hollande ne fonctionnent pas.

Le meilleur exemple reste la mise en place des contrats de génération, cette idée qui consiste à subventionner les entreprises qui embauchent un jeune en CDI tout en maintenant un senior en poste. En raison de leur complexité, à peine un dixième des 500 000 contrats annoncés ont été signés en cinq ans.

La plupart du temps, les entreprises détournent même l’esprit du dispositif, en constituant de faux binômes vieux-jeunes ne travaillant même pas au même endroit, simplement pour bénéficier des aides de l’Etat, comme le détaille le rapport 2016 de la Cour des comptes (page 58). "Même si on savait que ça ne marcherait pas, on l’a pleinement assumé, car cette idée de partage de connaissances d’un aîné, c’était intéressant", assure Thierry Marchal-Beck, l'ancien président du MJS.

Il serait pourtant faux d’affirmer que François Hollande n’a rien fait pour la jeunesse. Encadrement des loyers, emplois d’avenir, élargissement des bourses universitaires, encadrement des stages, caution locative étudiante, garantie jeunes, accès à une contraception gratuite et accompagnée, service civique universel : le président multiple les dispositifs pour aider les jeunes à trouver leur place dans la société. Mais même quand les résultats semblent positifs, "il y a eu un manque de récit sur les chantiers menés", estime Robert Zarader, communicant et ami de François Hollande.

Un tas de petits trucs ont été réalisés, mais où est le projet ? Où est la cohérence ? Les gens ne font pas le rapport entre tous ces éléments.

Marcel Gauchet

"Quand on faisait le bilan des feuilles de route interministérielles, il y avait plein de choses qu’on avait faites. Mais ça manquait d’un portage politique, reconnaît aujourd'hui l'ancienne ministre de la Jeunesse Valérie Fourneyron. Il faut que chez le Premier ministre, à l’Elysée, les conseillers viennent en permanence rappeler cette priorité jeunesse pour faire vivre ce récit – mais il n’a pas vécu. C’est une certitude : on n’a pas réussi à porter collectivement cette priorité."

A l'inverse en misant tout sur sa promesse d'inversion de la courbe du chômage, François Hollande s'est sans doute enfermé dans un piège politique. "C’est une erreur, car c’est absurde, (...) ça ne veut rien dire", estime le sénateur PS Didier Guillaume. Dans ces conditions, il est peu étonnant de constater la dureté du jugement des jeunes à l’égard du mandat de François Hollande. Selon un sondage Ifop, 8 jeunes sur 10 se disent mécontents de la politique menée par le chef de l'Etat pour la jeunesse et estiment qu’il n’a pas tenu ses engagements. Ils ne sont que 13% à se dire prêts à revoter pour lui, loin des 27% qui ont voté pour lui au premier tour de la présidentielle de 2012.

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. (KEVIN LAMARQUE / REUTERS)

La fracture

Pour tout un pan de la gauche, la fracture finale est arrivée en deux temps, avec le débat sur la déchéance de nationalité puis avec la loi Travail. Pourtant, dans un premier temps, François Hollande semble gagner une stature présidentielle et un regain de popularité après les attentats de janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo et à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris. Mais la multiplication des attentats va pousser le président à la faute.

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis, le chef de l'Etat prononce un discours devant le Congrès, à Versailles. Il reprend alors à son compte une proposition issue de la droite et propose d'inscrire dans la Constitution la déchéance de nationalité et de l'étendre pour pouvoir priver un terroriste binational de sa nationalité française, "même s’il est né français".


Même si les Français sont majoritairement favorables à la mesure, une partie de la gauche se retrouve désorientée par cette proposition. "C’est la fracture la plus grave et la plus profonde, parce qu’elle est morale, estime aujourd’hui l’ancienne ministre Cécile Duflot. La déchéance était un sujet de mobilisation éthique et moral très fort pour la gauche quand Sarkozy l’avait évoqué en 2010, et là, elle fait le contraire. Cela salit l’intégrité même de l’homme politique".

Puisque le message ne parle pas aux terroristes (…), qui devient, par défaut, destinataire du message ? Celles et ceux qui partagent, par totale incidence avec les criminels visés, d’être binationaux, rien d’autre.

Christiane Taubira dans "Murmures à la jeunesse".

Le débat provoque jusqu'à la démission de Christiane Taubira, l’une des dernières cautions de gauche du gouvernement. Son remplacement au ministère de la Justice par Jean-Jacques Urvoas, rapporteur de la loi sur le renseignement, envoie un signal très clair. Même si François Hollande ne va finalement pas au bout sur la déchéance, il a profondément divisé son camp et a provoqué une rupture définitive. "Il y a plein de militants autour de moi qui étaient à l’époque déjà en rupture avec le PS, mais ne le disaient pas. La déchéance aura eu le grand mérite de mettre fin au deuil", raconte Thierry Marchal-Beck.

Christiane Taubira quitte le ministère de la Justice, à Paris, le 27 janvier 2016, après sa démission du gouvernement.
Christiane Taubira quitte le ministère de la Justice, à Paris, le 27 janvier 2016, après sa démission du gouvernement. (DOMINIQUE FAGET / AFP)

Mais ces militants déçus ne sont pas au bout de leur peine. A l'hiver 2016, François Hollande veut affirmer sa capacité à réformer jusqu’au bout de son mandat. Il dégaine alors la loi Travail. Porté par la jeune ministre Myriam El Khomri, un avant-projet de loi est présenté au mois de février 2016. Ce dernier suscite très vite une levée de boucliers des syndicats et de la société civile, symbolisée par le succès d’une pétition en ligne contre la loi ouverte par la militante féministe (et ancienne militante socialiste) Caroline de Haas.

Le gouvernement est donc contraint de revoir sa copie. Mais ni les aménagements du texte ni les avancées sociales contenues dans la loi (ouverture des congés payés dès l’embauche, droit à la déconnexion numérique ou compte personnel d’activité) ne calment la colère de la rue, ni ne parviennent à éteindre le mouvement Nuit debout

Des participants au mouvement Nuit debout, le 15 mai 2016, sur la place de la République, à Paris.
Des participants au mouvement Nuit debout, le 15 mai 2016, sur la place de la République, à Paris. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Le principal point de tension concerne l’inversion de la hiérarchie des normes. Il s’agit de donner la primeur aux accords d’entreprises, plutôt qu’aux accords de branche ou à la loi , pour régler la question de la durée du temps de travail. Du point de vue des socialistes frondeurs, c’est prendre le risque de donner des moyens de pression aux patrons pour imposer leurs volontés dans les entreprises où les syndicats sont faibles.

"Pas ça, pas nous, pas la gauche !" s’écrie Martine Aubry dans une tribune, en portant la voix d’une partie des sympathisants de gauche. Mais la loi Travail est finalement adoptée, malgré l'opposition des frondeurs, grâce au 49-3. Au final, la réforme symbolise le dernier coup porté aux espoirs d'une partie de la gauche à propos du quinquennat Hollande, résume Aurélie Filippetti : "Il y en a eu beaucoup des clous et à chaque fois je me suis dis que c’était le dernier. Après la déchéance de nationalité, il y a le clou de la loi Travail. Là, le cercueil, il est bien, bien solide."