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Départ de Yann Barthès du "Petit Journal" : "L'infotainment n'est plus vraiment au goût du jour"

François Jost, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université de Paris III Sorbonne Nouvelle, analyse le départ de l'animateur de la chaîne cryptée.

Article rédigé par Benoît Zagdoun - Propos recueillis par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Yann Berthès sur le plateau du "Petit journal", le 15 mars 2012. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

Une page se tourne à Canal+. La saison prochaine, Yann Barthès ne présentera plus "Le Petit Journal", l'émission qu'il a créée et qui l'a rendu célèbre. Près de douze ans après sa première chronique sur la chaîne cryptée – à l'époque, "Le Petit Journal" n'était qu'une rubrique du "Grand Journal" de Michel Denisot –, l'animateur a annoncé son départ, lundi 9 mai.

Apprécié autant que critiqué, Yann Barthès a incontestablement changé quelque chose au journalisme politique et à la télévision. Francetv info a interrogé à ce sujet François Jost, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris III Sorbonne Nouvelle et directeur de la revue Télévision, éditée par le CNRS.

Francetv info : Que signifie à vos yeux le départ de Yann Barthès ? 

François Jost : La formule de "l'infotainment", ce mélange d'information et de divertissement, n'est plus vraiment au goût du jour. Surtout, elle s'est banalisée. Yann Barthès passe sans arrêt d'une séquence légère à une séquence sérieuse : cela brouille le message. Or les téléspectateurs sont sensibles à la catégorisation, ils ont besoin de savoir quel genre d'émission ils regardent. 

Il y avait déjà des symptômes. Les politiques sont décomplexés par rapport à ce type d'émission. Pendant un temps, ils se sont prêtés au jeu pour paraître plus accessibles, plus sympathiques. Désormais, ils n'hésitent plus à dire non, à refuser une invitation ou à critiquer l'infotainment. Les politiques eux-mêmes sont en train de dévaluer cette approche, en dénonçant une vision de la politique par le petit bout de la lorgnette. Alain Juppé a vivement réagi dans le "Supplément" de Canal+ à la séquence du "Petit Journal" qui pointait sa chemise à carreaux toute neuve, sur laquelle était encore collée l'étiquette, et fustigé les méthodes de l'émission. L'heure n'est plus à la légèreté. On entre dans un contexte plus tendu, la présidentielle approche.

Le problème, c'est qu'on atteint vite les limites de l'infotainment. Il y a un goût pour les coulisses, le "off", déontologiquement gênant. Cibler les détails, les petites choses, cela encourage le "bashing". On en arrive à des choses dérisoires. François Hollande ne serait-il plus que le président sur qui il pleut toujours ? C'est un débat international. Est-ce que le divertissement est nécessaire pour que les jeunes qui ne s'intéressent pas au débat politique y viennent ?

Mais l'infotainment est-il la caractéristique première du "Petit Journal" ? 

Yann Barthès et son "Petit Journal" sont l'archétype de l'infotainment ! Ce mélange d'information et de divertissement est ce qui les caractérise. Mais ils ne l'ont pas inventé. Ils s'inscrivent dans la lignée de Karl Zéro et de son "Vrai Journal", mais aussi d'"Arrêt sur images". Les séquences sérieuses, dans lesquelles l'émission démonte les éléments de langage des responsables politiques ou dévoile les coulisses de la vie politique, alternent avec des séquences humoristiques plus légères. Comme Karl Zéro, Yann Barthès invite des responsables politiques sur son plateau, et parvient parfois à en tirer des choses intéressantes, parce qu'il s'adresse à eux autrement.

Dès le début, "Le Petit Journal" s'est attiré les critiques. Comment l'expliquez-vous ?

Il a essuyé les mêmes critiques qu'un Karl Zéro. Il y a eu un moment où l'on n'a plus très bien su s'ils étaient des journalistes ou des animateurs. En 2012, un an après la naissance de l'émission, une polémique révélatrice a d'ailleurs éclaté : plusieurs membres de l'équipe n'ont pas pu obtenir leur carte de presse.

Il y a aussi eu une affaire un peu ennuyeuse pour Yann Barthès et "Le Petit Journal" en 2012. Une séquence montrait comment le Premier ministre d'alors, Jean-Marc Ayrault, reprenait textuellement les propos de François Hollande. Mais ce que Yann Barthès avait oublié de préciser, c'est que la phrase dans laquelle Jean-Marc Ayrault disait citer François Hollande avait été coupée. L'émission s'est retrouvée accusée de bidonnage et a dû faire amende honorable.

Mais en dépit de ces critiques, Yann Barthès et "Le Petit Journal" ont bel et bien fait école ?

Ils ont fait des petits. Désormais, presque chaque émission a son chroniqueur qui commente l'actualité sur un ton léger. Cela a été le cas dans une séquence de l'émission politique de France 2, "Des paroles et des actes", en 2015. Karim Rissouli lisait au Premier ministre, Manuel Valls, des tweets peu amènes le concernant, sur le modèle de ce qui se fait à la télévision américaine. Le journaliste politique s'est heurté au chef du gouvernement, qui lui a rétorqué : "La politique, ce n'est pas du spectacle."

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