Sur TikTok, la vulgarisation culturelle pour le jeune public à l'épreuve du format ultra-court

Selon Qustodio, fournisseur de logiciels de contrôle parental, la tranche des 4-18 ans passe près de deux heures par jour sur TikTok dans le monde. En plus du divertissement, la plateforme s’est imposée comme un des vecteurs principaux de l’information culturelle pour le jeune public. Franceinfo a rencontré une enseignante chercheuse et un artiste qui nous parle du phénomène.
Article rédigé par Diego Caparros
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 4 min
Logo de TikTok sur l'écran d'un smartphone, le 6 juin 2022 à Cracovie, en Pologne (JAKUB PORZYCKI / NURPHOTO / AFP)

Depuis la pandémie mondiale de Covid, l’usage de l'application TikTok chez les adolescents a explosé. L’Arcom, l'autorité de régulation du numérique, a reconnu dans son rapport publié fin 2022 que l'entreprise avait "pris une place incroyable à une vitesse fulgurante", notamment auprès des jeunes. Une constatation récemment appuyée par l’étude menée chez Qustodio, fournisseur de contrôle parental, qui constate que la tranche des 4-18 ans passe près de deux heures par jour sur TikTok dans le monde. L'application de vidéos ultracourtes détenue par le groupe Chinois ByteDance a annoncé mettre en place un avertissement au bout de 60 minutes d'utilisation pour les moins de 18 ans. Mais face à ce constat, quelle place pour l'apprentissage du jeune public sur cette plateforme sociale jugée addictive ?

Source d'apprentissage ou hypnotique toc ?

À l’approche du baccalauréat, les comptes TikTok de professeurs synthétisant leurs cours ont beaucoup de succès. Une dynamique d’enseignants vulgarisateurs qui tend à séduire fortement le jeune public selon Virginie Spies, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication. "Il y a un univers que l’on appelle #proftiktok sur la plateforme, qui fonctionne très bien et qui est utilisé à partir du collège. On retrouve toutes les matières représentées qui passent par cette "pédagogie TikTok"". Comme d’autres professeurs, Virginie Spies transmet également depuis un peu moins d’un an les enjeux de son métier sur TikTok, dans des formats qui dépassent rarement les deux minutes.

Compte tenu de la pratique “de scrolling intense” sur l’application de ByteDance, la vulgarisation, qu’elle soit culturelle ou scientifique, s’érige face à un public habitué aux contenus très courts et stimulants. "Cela contraint à bien résumer sa pensée, souligne Virginie Spies. C’est un support utile comme les autres, même s'il ne remplacera jamais les profs".

"Je pense que TikTok est plus populaire actuellement que Youtube ne l’a jamais été. Les jeunes eux-mêmes y produisent des contenus, avec une promesse de likes et de vues exponentielles."

Virginie Spies

Maîtresse de conférences en sciences de l’Information et de la Communication.

Les frontières ténues entre social et divertissement sur l'application constituent un enjeu majeur de l’apprentissage en ligne. Dans le tourbillon d’informations transmises, il faut pouvoir s’y retrouver. "TikTok, comme tous les médias, on peut y trouver à peu près tout. Seulement, la frontière est plus floue, car cela va plus vite. On passe d’une vidéo de jeu, à une analyse des médias. Il faudrait que les parents aillent sur les réseaux et n’aient pas peur de s’y inscrire pour comprendre ce que c’est réellement", développe la sémiologue.

La secrétaire d'Etat à l'Enfance Charlotte Caubel a réitéré ses inquiétudes liées à l’utilisation de TikTok dans un tweet du 25 février.

Pour Virginie Spies, l’interdiction ne pourra pas endiguer la consommation exaltée du jeune public. "Interdire n’a pas de sens, c’est comme interdire les bonbons au chocolat à un enfant, il n'aura qu’une envie, c’est d’en manger." soutient-elle.

Un complément au livre

Au gigantisme de la plateforme, certains passeurs y préfèrent encore le sage livre de pédagogie, que l’on confie aux mains des enfants. Soit le médium classique face au réseau social forgé pour retenir un maximum l’attention dès la préadolescence. En France, la première inscription sur les réseaux sociaux se fait en moyenne à 8 ans.

L’artiste moderne Guillaume Bottazzi a donc favorisé le livre de pédagogie pour écrire le premier ouvrage qui explique les mouvements de l’art moderne et contemporain au jeune public. Un médium didactique qui tend à faire participer l’enfant, à “le mettre en situation pour qu’il puisse mieux apprendre” sans notifications pour happer l'attention. Pour Guillaume Bottazzi comme pour Virginie Spies, le livre n’a assurément pas de risque d'être remplacé par les plateformes sociales. "L’un n'empêche pas l’autre, les deux se complètent. Le livre permet d’être conservé physiquement, mais la vidéo est intéressante pour l’art parce qu’elle induit le mouvement", détaille l'artiste Guillaume Bottazzi.

Le tout, alors que la méfiance des pouvoirs publics européens concernant la gestion des données de TikTok s'accroît.

Le média social chinois TikTok est pointé du doigt dans différents pays car il pourrait être un outil d’espionnage pour le régime de Pékin. L’application vient d’être interdite à la Commission européenne et au Parlement. -
Réseaux sociaux : TikTok est-il dangereux ? Le média social chinois TikTok est pointé du doigt dans différents pays car il pourrait être un outil d’espionnage pour le régime de Pékin. L’application vient d’être interdite à la Commission européenne et au Parlement. - (France 3)

Et pour le public, la plateforme de ByteDance sécrète à la fois fascination et inquiétude, de la même façon que l'application amalgame vidéos divertissantes, informations vérifiées ou fake news. Une raison de plus pour Virginie Spies d'introduire une éducation aux médias dans nos programmes scolaires, et cela dès l'école primaire. "Les enseignants devraient décrypter des vidéos TikTok et construire des cours en s'appuyant sur ces contenus", exprime-t-elle.

Malgré ce constat, Guillaume Bottazzi conclut avec une note de positif : “Pour un artiste ou une personne qui aime faire apprendre, les réseaux sont une aire de jeu et de transmission. Cela permet d’être rapidement immergé dans un sujet dense. En plus de quoi, on quantifie également globalement le nombre de gens qui peuvent être intéressés à un sujet niche, comme l'art moderne dans mon cas."


Virginie Spies, maître de conférences à l'Université d'Avignon alimente régulièrement son compte TikTok.

Couverture du livre "Je découvre l'art moderne avec l'artiste Guillaume Bottazzi". (Editions Amalthée)

Je découvre l'art moderne avec l'artiste Guillaume Bottazzi, Guillaume Bottazzi, Editions Amalthee.

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