"Les Démons" de Dostoïevski à la Comédie-Française : le néant d’un monde dans un clair-obscur glaçant

A la Comédie-Française, le metteur en scène flamand Guy Cassier adapte "Les Démons" de Dostoïevski. Une Russie qui part à la dérive dans une scénographie sophistiquée et spectaculaire.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Hervé Pierre et Dominique Blanc dans "Les Démons"

 (CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)

C’est un procès intenté à un groupe de terroristes nihilistes dans la Russie des années 1860 qui inspira à Dostoïevski son roman le plus politique : Les Démons. A travers deux générations, le grand écrivain chronique une société qui se délite, dénonçant aussi bien les révolutionnaires et l’aristocratie qui s’est éloignée du peuple et de la foi.

Dans un palais de verre hermétique au monde extérieur, au froid que l’on pressent, les tentures et la cheminée évoquent un salon bourgeois du XIXe siècle. Trois écrans dominent ce vaste espace. Ils donneront à voir, en plan serré, les visages des acteurs selon une habitude un peu trop répandue au théâtre. Ainsi nous spectateurs verrons souvent les dos des comédiens, qui en outre ne se regardent jamais ! Avec ce dispositif d’images filmées en direct, aussi belles parfois que des icônes, Guy Cassier veut rendre palpable un monde d’illusions qui se dissout peu à peu.

"Les Démons" par la troupe de la Comédie-Française (CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)

Une société fossilisée

Une petite société fossilisée où vont s’affronter les anciens, d’un côté Varvara Stravroguina (Dominique Blanc) et son protégé Stépane Verkhovenski (Hervé Pierre), le précepteur de la famille ; et de l’autre, le fils de Varvara, le beau Nikolaï, séducteur décadent (Christophe Montenez) et le fil de Stépane (Jérémy Lopez), nihiliste qui veut détruire en même temps que l’ordre paternel, la société russe.

Autour d’eux gravite une dizaine de personnages sans valeurs, sans idéaux, et qui ont abandonné toutes passions y compris, selon Dostoïevski, leur foi en la Sainte Russie et en sa grandeur symbolisé par Chatov (Stéphane Varupenne) au destin tragique. Le défaut étant que dans cette adaptation d’un roman fleuve, on peine parfois à saisir les enjeux de chacun, trop vite exposés dans ce dispositif déjà compliqué en lui-même.

"Les Démons" de Dostoïevski, mise en scène de Guy Cassiers (CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)

Nihilistes et populistes

Il en reste néanmoins le sentiment que dans ce moment de vide, ce sont les nihilistes et les populistes – les démons du titre- qui vont l’emporter

La troupe de la Comédie-Française, qui montre encore une fois d’une manière remarquable sa capacité d’adaptation à tous les univers et à tous les styles, nous mène heureusement dans cette forêt d’idées et de personnages.

On saluera plus particulièrement au sein de cette troupe excellente, Dominique Blanc, épatante en aristocrate aveuglée qui ne songe qu’à marier son fils, Hervé Pierre, formidable et pathétique en beau parleur qui cache l’échec de son existence, et toute la jeune génération : Jérémy Lopez, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Suliane Brahim, étonnante en épouse recluse qui perd la raison. Quant à Christophe Montenez, il est un Nikolaï glaçant, sans foi ni loi, une âme pourrie sous un visage d’ange qui marque encore une étape supplémentaire pour le comédien.  

A la fin, les masques tombent. Dans ce décor si chargé au début et qui peu à peu s’est dépouillé au point de finir dans un noir et blanc, tous les visages se fondent et se déforment en un seul par un effet de morphing.

Les Démons triomphent, soixante ans avant la Révolution qu'ils annoncent de manière quasi-prophétique. 

"Les Démons" de Fiodor Dostoïevski
Mise en scènes de Guy Cassier
Comédie-Française
Salle Richelieu
Place Colette
01 44 58 15 15
Du 22 septembre 2021 au 16 janvier 2022

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