Fidèle au Festival d’Avignon, Denis Lavant est à l'affiche de "Mister Tambourine Man" : "Jouer pour le public, c’est ineffable, irremplaçable et terrifiant"

Il revient chaque année à Avignon, cette fois pour y vivre une expérience inédite. Denis Lavant joue "Mister Tambourine Man", le spectacle itinérant du Festival  d'Avignon. Un projet exaltant pour ce saltimbanque dans l'âme. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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Denis Lavant (Nigentz Gumuschian)

"Habité", n’est pas un adjectif galvaudé pour le définir. Chaque année Denis Lavant fait son Festival d’Avignon, une ville où il a "des strates de souvenirs" et dont il connaît chaque recoin. Cette année, la metteure en scène-performeuse Karelle Prugnaud a eu l’idée, pour le spectacle itinérant du festival In, de mêler l’univers poétique du comédien à celui du clown-jongleur Nikolaus Holz (remarquable).

Cela donne une rencontre improbable entre un homme-orchestre obsédé par les instruments de toutes sortes et un patron de café clownesque. Inspiré très librement du conte le Grimm Le joueur de flûte d’Hamelin, Mister Tambourine man nous présente ces deux personnages qui, pour chacun d’entre eux, semble avoir connu des drames dans son enfance et voudrait échanger dans ce spectacle, de manière burlesque, sa propre vie avec celle de l’autre. 

Rencontre avec Denis Lavant, encore exalté et enthousiaste, à l’issue de la première, jouée sous le préau d’un collège hors les murs de la Cité des papes.

Franceinfo Culture : Vous, le fidèle d’Avignon, vous entamez une expérience itinérante inédite ?

Denis Lavant : Effectivement, dans le cadre d’Avignon où j’ai été un peu partout, dans le In et dans le Off, même dans la rue au début des années 80 avec Carlo Boso (metteur en scène italien axé sur la transmission des techniques de la Commedia dell’arte), on avait fait tout un stage itinérant sur tréteaux qu’on déplaçait devant le Palais des Papes, cette année c’est encore une autre expérience et c’est dans le In en plus. Mais c’est de jouer qui m’importe en fait.

Avignon, c’est une mégapole qui est fabriquée comme ça : il y a le In, il y a le Off, et dans le Off on rigole bien aussi (il s’esclaffe !). Là c’est le même effort, et c’est très drôle de revenir dans le In mais hors les murs !

Avec le clown Nikolaus Holz, vous côtoyez un univers qui vous a toujours attiré ?

C’est Karen Prugnaud qui a eu l’idée de nous rassembler après une rencontre sur une performance à Dieppe autour d’une déambulation culinaire où je faisais le dessert, très incongru et forain déjà ! J’ai toujours été fasciné par la figure du clown, le côté forain, j’ai fait du théâtre de rue au début en Belgique. Mon travail, mes rencontres, m’ont mené ailleurs, jusqu’au cinéma que je n’avais pas prémédité, avec Leos Carax en tout premier lieu (Boy meets girls…), mais je reste toujours dans cette attraction, cette fascination pour les gens du cirque.

Nous communiquons avec nos deux manières différentes de nous exprimer, Nikolaus Holz lui avec son équilibre-déséquilibre, le jonglage, le clown, et moi avec l’art dramatique, le poème : ce n’est pas si simple, et ça m’a donné beaucoup à réfléchir sur nos deux itinéraires.

Denis Lavant et Nikolaus Holz dans "Mister Tambourine Man" (Nigentz Gumuschian)

Clown ou acteur, comment différencier ?

L’un  se fait au service d’une idée fixe, faire tenir quelque chose dans l’air et qui se nourrit entièrement de sa propre substance, de son passé, de ses traumatismes, de ses joies, l’autre qui se met au service des autres en mettant à contribution son expérience de vie, sa sensibilité, sa poésie toujours dans l’idée de se mettre dans la peau d’un autre.

C’est un spectacle qui va encore mûrir sur la route ?

Mais c’est le cas de tous les spectacles. Et c’est là qu’on s’est rendu compte combien on a été berné avec ce confinement, cet empêchement de jouer en public. C’est un spectacle prêt mais qui a besoin du public pour se faire, pour murir, pour infuser, pour découvrir comment il fonctionne. C’est un spectacle qui a particulièrement subi cette crise car on était prêt fin mars il y a un an, on a fait une tentative de jouer à Périgueux mais tous les gens du théâtre étaient cas contact, alors personne n’est venu, juste le directeur masqué jusqu’aux oreilles. Ensuite on devait encore le rôder, le pratiquer. Et en fait non, on a encore dû faire des résidences pour le réchauffer, le reprendre.

Car malgré le côté déjanté tout est écrit ?

Oui car, mine de rien, l’accidentel, l’aléatoire, c’est un travail de précision qui engage le corps avec le jonglage, l’équilibre ou plutôt la chute ; et puis il y a la musique, ce main à main avec Nikolaus qui demande aussi une grande rigueur.  
Denis Lavant à la fin du spectacle "Mister Tambourine Man" (SOPHIE JOUVE)

Et le public ?

C’est ineffable, irremplaçable, et terrifiant. J’avais tellement de choses à faire, à jouer avant le premier confinement que ça m’a fait cet effet : je n’ai pas à jouer demain, wouah c’est les vacances ! Je l’ai pris dans ce sens-là, une forme d’allégement : plus on avance dans le métier, plus on vieillit, plus c’est présent et ça s’aggrave : le trac, la peur, la panique. Une peur inénarrable, qui ne repose sur rien, pas sur le fait de se tromper, on ne risque pas sa vie, mais c’est panique à bord d’être sur le pont prêt à tout. Mais il y a aussi cet irremplaçable qu’est l’énergie que nous apporte le public. C’est un état d’éveil total, on a plus de capacité, d’énergie, de résistance, de contrôle, ça dépend des jours (rires), qu’en répétition. On est totalement dans le présent, c’est un passage d’une vie normale, quotidienne, à l’extra-normal, l’extraordinaire.  
Denis Lavant, Karelle Prugnaud (metteur en scène) et le clown Nikolaus Holz saluent à l'issue de la première de "Mister Tambourine Man" (SOPHIE JOUVE)

C’est pour vivre ça que vous venez chaque année à Avignon ?

Je vais où on me donne la possibilité de jouer. J’appréhende le Festival d’Avignon car c’est devenu une chose où il y a de tout, une énorme consommation de théâtre, c’est à la fois excitant et étouffant. Alors d’être hors les murs, j’apprécie finalement.

Je suis en fait extrêmement attaché à Avignon, j’ai des strates de souvenirs de théâtre, affectifs, sentimentaux, qui sont liés à cette ville, à des époques différentes. J’ai arpenté les rues dans tous les sens et dans des états différents, hanté par des textes différents.

Leo Carax a fait l’ouverture du Festival de Cannes, vous avez pensé à lui ?

J’y ai pensé, j’ai failli lui laisser un message, et puis j’ai été trop préoccupé par cette première… Je suis curieux, comme pour l’autre film qu’il a fait sans moi, Pola X avec Guillaume Depardieu. Je ne suis au courant de rien et en même temps ça me réjouit car ça va être un film que je vais vraiment découvrir comme spectateur.

Vous repartiriez sur un projet avec lui ?

Chaque fois qu’il m’a proposé quelque chose, ça m’a effrayé et en même temps c’était inéluctable, je ne pouvais pas dire non… 

"Mister Tambourine Man" mise en scène de Karelle Prugnaud
Spectacle itinérant du Festival d'Avignon
En tournée du 6 au 24 juillet

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