"En roller, en trottinette ou à pied, les gens font l'effort de venir" : les répercussions de la grève sur les théâtres sont moins fortes que prévu

Jean-Marc Dumontet, l'un des meilleurs connaiseurs du secteur, se penche sur les conséquences de la grève sur les théâtres privés parisiens. 

Jean-Marc Dumontet (2018), producteur de spectacles, propriétaire de 6 salles de théâtre parisiennes et président de la cérémonie des Molières
Jean-Marc Dumontet (2018), producteur de spectacles, propriétaire de 6 salles de théâtre parisiennes et président de la cérémonie des Molières (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

Il est à la tête de six théâtres parisiens, mais aussi producteur de spectacles et président de la soirée des Molières : nous avons demandé à Jean-Marc Dumontet quel était l’impact de la grève sur les théâtres. L'homme de spectacle nous dresse, au final, un bilan plutôt rassurant. 

Franceinfo Culture : La grève a-t-elle des répercussions sur la fréquentation des théâtres ?

Jean-Marc Dumontet : Pas tant que ça, c’est entre légèrement et moyennement sensible. D’abord parce que la nature humaine a une capacité incroyable à s’adapter (rires), que le soir la ville est beaucoup plus fluide, les gens sortent alors davantage leurs véhicules personnels, utilisent donc leurs propres moyens de transport : il y a beaucoup de deux-roues, des trottinettes, on s'habitue à marcher. Et à partir du moment où un spectacle devient un impératif, une urgence, on le voit.

Ça dit quelque chose de notre époque ?

Oui. J’étais à la première d’Edouard Baer l’autre jour, Edouard Baer ça marche très bien, j’ai vu des gens arriver en rollers et à l'entrée on leur a donné une chaise pour qu’ils les enlèvent ! On a plus de casques que d’habitude au vestiaire… Les gens trouvent des solutions.

Donc pas de fléchissement sensible ?

C’est très compliqué de parler de fréquentation, car chaque pièce a sa propre vie. Quand vous avez une pièce à succès comme Art, ça cartonnait même au mois de décembre. Chaque spectacle a sa trajectoire. J’avais un petit jeune qui s’appelle Panayotis au Point-Virgule, on a été plein tout le mois. Fary a lancé son Comedy Club, il a été plein tout le temps. Au Point-Virgule, j’ai fait le même nombre d’entrées en décembre que l’année dernière, 8000 spectateurs. C’est un exemple intéressant le Point-Virgule, car nous avons une multitude de spectacles avec des succès divers, ça fait des statistiques plus sûres. Je n’ai pas perdu de payants au Point-Virgule en comparatif sur un mois.

Y a-t-il eu tout de même des rendez-vous ratés ?

C’est malheureusement la loi de la jungle : les gros spectacles ne sont pas affectés, les petits, ceux qui sont en devenir, ceux dont le bouche à oreille n’a pas pu encore se constituer, peut-être qu’ils perdent de la dernière minute, mais c’est compliqué à dire. Parmi les spectacles qui ont démarré au mois de décembre, je savais d’office, je ne donnerai pas de nom pour ne pas être cruel, je savais d’office ceux qui ne marcheraient pas, mais ce n’est pas une question de grève.

Même en temps de grève on a envie de se divertir...

Oui et on a intégré tout de suite que ça allait être un mouvement long, les gens ont intégré ça. Ils s’adaptent, il ne s’arrêtent pas de vivre.

Vous acceptez des reports pour ceux qui viennent de loin, de banlieue… ?

Non, on accepte peu de reports, malheureusement c’est triste à dire mais ce qui est annulé est une perte définitive pour nous, donc on met la pression aux gens pour qu’ils viennent et ils viennent. Dans nos métiers les gens réservent à l’avance, ils font l’effort.

Vous attendez les retardataires ? Vous commencez un peu plus tard ?

Oui ça c’est vrai (rires), Nous démarrons souvent 5-10 minutes plus tard.

Il y a des grévistes dans le théâtre privé ?

Non, on a des petites équipes très mobilisées, on a un métier exigeant. Les gens sont passionnés et ils savent que nous sommes fragiles. Il faut qu’on vende des billets, il faut que nos spectacles marchent. Pour les lieux publics il y a des subventions, ce n’est pas trop grave. La plupart des théâtres que j’ai rachetés étaient en grande difficulté : le Point-Virgule était en dépôt de bilan, le théâtre Antoine en cessation de paiement, le Théâtre Libre, ex Comédia, ne marchait pas, heureusement Monsieur Ladreit de Lacharrière mettait de l’argent pour le faire tourner…

Existe-t-il une caisse de solidarité pour les plus fragiles ?

Non il n’y pas de caisse de solidarité, mais je ne connais pas aujourd’hui de théâtre aux abois. Quand j’ai connu la neige en 2011, ces intempéries qui avaient bloqué Paris une semaine, là c’était très pénalisant car les gens ne pouvaient pas se déplacer, c’était dangereux. Là il y a eu un coup d’arrêt.

Comment se porte le théâtre privé à Paris aujourd’hui ?

2018 et 2019 ont été de bonnes années, en légère augmentation dans l’ensemble des théâtres. Plus 3% en 2018 par rapport à 2017. Nous faisons au total 3 millions d’entrées par an.