Déconfinement : une soirée au théâtre Monfort avec la pièce "Moby Dick" et ses marionnettes spectaculaires

Le 19 mai, plusieurs théâtres parisiens ont rouvert leurs portes au public. Au Monfort,  "Moby Dick" de la compagnie norvégienne Plexus Polaire a inauguré ce grand retour. Nous sommes allés à la rencontre de la metteuse en scène Yngvild Aspeli. 

Article rédigé par
Jérémie Laurent-Kaysen - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Le capitaine Achab dans la pièce "Moby Dick" de la compagnie Plexus Polaire. (CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)

Dans le 15e arrondissement de Paris, à l’entrée du parc Georges Brassens, une centaine de personnes se sont attroupées le 19 mai au soir devant le théâtre Monfort, sans vie depuis plusieurs mois. A l'affiche : Moby Dick de la metteuse en scène Yngvild Aspeli. Programmé à Avignon l’année dernière, ce spectacle tant attendu se confronte au public pour la première fois. 

Les spectateurs devant le théâtre Monfort, avant la représentation de "Moby Dick" de la compagnie Plexus Solaire, le 19 mai. (JEREMIE LAURENT-KAYSEN)

Dans le hall du théâtre, il y a du gel hydroalcoolique sur tous les comptoirs, les portes sont grandes ouvertes pour une aération optimale. 18h55, deux files de spectateurs impatients se forment pour entrer dans la salle. Sur certains fauteuils, une petite pancarte plastifiée indique "Ceci n’est pas une place", la jauge des 35%. est ici scrupuleusement respectée. Stéphane Ricordel, le co-directeur du Monfort prend rapidement la parole pour demander le respect des règles sanitaires, il est interrompu par un tonnerre d’applaudissements et de cris de joie. Le public n’a qu’une hâte : que le spectacle commence.

Un voyage mystique en haute mer

Dans la pénombre, un guitariste, une contrebassiste et une percussionniste retranscrivent le bruit des vagues, le craquement des lattes de bois et le souffle du vent. A travers une nappe de fumée épaisse une quinzaine de marins en ciré émergent de la carcasse d’un bateau. Difficile de savoir qui est fait de chair et qui est fait de bois. Pendant 1h30 de spectacle une cinquantaine de marionnettes défile sur scène, embarquant les spectateurs sur le baleinier du capitaine Achab.

"Moby Dick" de la compagnie Plexus Solaire.  (CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)

Pour cette nouvelle création, Yngvild Aspeli s’est inspirée d’un classique de la littérature américaine signé Herman Melville. Le narrateur, Ismaël (Pierre Devérines), un jeune homme en quête d’aventures décide de prendre le large avec l’équipage du Pequod. Avec ses acolytes haut en couleur, il part à la chasse à la baleine. Mais rapidement, il se rend compte que l'objectif de cette expédition est de tuer le cachalot blanc qui a arraché la jambe de leur capitaine, assoiffé de vengeance.

Cette intrigue simple nous emporte pourtant dans un tumultueux voyage initiatique aux côtés de marins qui luttent contre la folie. Le capitaine, interprété par une marionnette massive et inquiétante, claque incessamment sa jambe de bois sur le pont du bateau, rongé par la colère. Les marionnettes - tantôt marins, poissons ou sirènes - sont plus belles les unes que les autres. Les lumières froides et bleutées, la fumée qui enveloppe la scène, les musiciens avec leur instrument et leurs chants envoûtants, en anglais et en norvégien, créent une atmosphère à la fois mystique et lugubre.

Les marionnettistes font preuve d’une précision chirurgicale, donnant fluidité et force à leurs partenaires de bois. Ils ne se cachent pas derrière leurs marionnettes mais interagissent avec elles. Alors que le capitaine Achab bouillonnant de rage essaie d'anticiper le parcours de Moby Dick, les allégories de la mort dansent autour de lui et guident ses mouvements vers ce qui le conduira à sa perte. "Tous les objets visibles ne sont que des masques en carton" hurle le capitaine, barbe et cheveux hirsutes. Dans Moby Dick, les marionnettes ont une âme, elles sont des personnages à part entière.

Une reprise entre réjouissance et colère 

Des vagues d’applaudissements ont accompagné le salut des artistes, émus. Après trois rappels, une fois le calme revenu, des comédiens ont pris la parole. "Pour nous, c’est une reprise amère et en colère" commence l’une des comédienne, "nous appelons ça entre nous ‘une réouverture sèche’". Pendant quelques minutes, tenant ses notes d'une main tremblante, elle expose la condition précaire d'une majorité du monde du spectacle. 3/4 des intermittents sont au chômage et n’ont pas pu remonter sur scène ce soir, explique-t-elle, "le gouvernement n’a initié aucun plan de relance massif".

Et de terminer en exprimant son soutien envers les théâtres occupés et la l'engagement d'intermittents à travers la France : "C’est la première fois qu’il y a  une telle mobilisation. Même en mai 1968, elle n’était pas aussi importante". Un discours applaudi par le public.

Combat contre des forces intérieures

Alors que la salle se vide, nous retrouvons la metteuse en scène, Yngvild Aspeli, pour recueillir ses impressions après cette première très réussie. "J’ai des sentiments très contradictoires qui se confrontent en moi : je suis très heureuse de cette réouverture que je considère comme miraculeuse, alors que c’est pourtant un simple retour à la normale. Ce soir je me suis souvenu de l’importance du public." D’origine norvégienne, cette jeune metteuse en scène a passé son premier confinement sur une île de l'archipel des Lofoten avec ses comédiens. "Rester sur cette île était une évidence pour plusieurs raisons. Elle était épargnée par le Covid et c’était un espace où nous pouvions continuer à travailler. Finalement, ce temps a été bénéfique pour le spectacle".

De l’oeuvre de Melville, qui fait près de 700 pages, elle a gardé le squelette et certaines thématiques comme "le combat entre l’humain et ses différentes forces intérieures". Pour la jeune femme, "c’est une lutte qui impacte à la fois celui qui vit cette folie mais aussi la société qui la subit". Ses marionnettes, dont elle confectionne elle-même le visage, ont déjà peuplé ses précédents spectacles, dont le dernier en date, Chambre noire. Pour elle, ces êtres articulés sont complémentaires au jeu du comédien. "Les marionnettes ne sont pas là pour remplacer les acteurs. Elles sont capables de faire des choses qu’il ne pourrait pas faire et inversement. Chacun utilise les capacités de l’autre".

Pour le public du théâtre Monfort, c'était une réouverture teintée d'émerveillement. Les cinq prochaines représentations seront jouées à guichet fermé, mais il sera possible de suivre la troupe en tournée. 

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