Au théâtre du Rond-Point Laetitia Casta incarne avec une frémissante sensibilité la légende du piano Clara Haskil

 C’est Serge Kribus qui a imaginé ce Clara Haskil, prélude et fugue, biographie à la première personne de la pianiste qu’incarne Laetitia Casta. 

Article rédigé par
Bertrand Renard - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Laeitia Casta dans "Clara Haskil, prélude et fugue" au Théâtre du Rond-Point (©Edouard Elias - H&K)

Au théâtre du Rond-Point Laetitia Casta incarne la grande pianiste roumaine Clara Haskil mais aussi les personnages qui ont croisé sa vie. Un "pas tout à fait seul en scène" puisque Casta est accompagnée de la pianiste Isil Bengi. 

Une heure et demie, et la performance de Laetitia Casta tient déjà dans cette durée : incarner Clara Haskil, incarner aussi (par un changement de ton, une gravité du timbre) les autres personnages que Clara Haskil a croisés durant cette vie, presque 66 ans, qui s’est achevée de manière si absurde par une chute dans un escalier de la gare de Bruxelles le 7 décembre 1960. La pianiste mourra quelques heures plus tard à l’hôpital.  

Le spectacle démarre ainsi, Laetitia Casta recroquevillée par terre, dans la pénombre, et qui revoit sa vie -en attendant les secours. Ou la mort ? Construction assez classique que Serge Kribus, l’auteur (qui est aussi comédien), mène à bien, réussissant à construire une biographie attachante sur une femme qui a connu, certes, bien des difficultés mais dont l’existence, au-delà du parcours classique d’une interprète magnifique, ne regorge tout de même pas d’événements spectaculaires. 

Laetitia Casta incarne la légende du piano Clara Haskil (©Edouard Elias - H&K)

Remettre dans la lumière une artiste chérie par les amateurs 


Mais la première vertu de Kribus, pour nous, est bien celle-là : remettre dans la lumière, et pour un public de théâtre qui n’est pas forcément mélomane, le nom d’une artiste que chérissent les amateurs mais qui, appartenant déjà à l’histoire de l’interprétation, n’est pas forcément parmi ceux que l’on prononce en priorité. D’autant (et la pièce ne s’y attarde pas) que Clara Haskil a peu enregistré, que les témoignages audibles de son génie sont rares. 

On dit génie, terme employé par Charlie Chaplin qui était son voisin à Vevey, dans cette Suisse dont elle avait pris la nationalité en 1949 ("Dans ma vie j’ai croisé trois génies, Winston Churchill, Albert Einstein et Clara Haskil") Cette Suisse qui l’avait accueillie -recueillie- en 1942, elle, la Juive roumaine que son statut ne protégeait nullement, réussissant à passer la frontière depuis la zone libre très peu de temps avant l’occupation de celle-ci par les troupes allemandes. Et Alfred Cortot, qui faisait la pluie et le beau temps dans le domaine musical sous Vichy et qui avait été son professeur au Conservatoire de Paris 30 ans plus tôt, n’avait pas levé le petit doigt pour aider Clara à s’enfuir.  

Gloire tardive


Cet épisode, curieusement, est passé sous silence par Serge Kribus, alors qu’il est peut-être un des plus dramatiques de la vie d’Haskil. Le texte, lui, qui s’attarde un peu trop sur les jeunes années de la pianiste, mêle habilement les petits faits qui font une vocation souvent contrariée et l’étrange destin d’une musicienne reconnue très tôt comme exceptionnelle mais qui peinera infiniment entre les deux guerres à trouver des concerts qui la feraient vivre, devant à quelques mécènes -la riche madame Hélie, la princesse de Polignac- et à l’amour du public suisse (encore !) de survivre avec peine.  

La gloire, pour des raisons tout aussi mystérieuses, arrivera après la Seconde guerre mondiale, de sorte que l’éblouissante carrière d’Haskil ne durera qu’une dizaine d’années, une Haskil acclamée partout entre 1950 et 1960, jusqu’à ce jour fatal où elle venait à Bruxelles pour un récital avec son grand ami belge Arthur -l’Arthur vers qui vont ses pensées dernières, qui n’est pas Arthur Rubinstein mais le violoniste Arthur Grumiaux : ces deux-là ont laissé des disques admirables des sonates pour violon et piano de Beethoven et Mozart… 

Humilité 


Des raisons qui font cette gloire tardive, comme cette ignorance précoce, on ne saura rien. Sinon l’intuition de Laetitia Casta qui parle de l’humilité d’une femme n’ayant jamais cru vraiment en son talent, et d’ailleurs stupéfaite de la fascination à son encontre d’un Chaplin. Mais cela est peut-être réducteur. Peut-être s’agit-il simplement, on le voit chez beaucoup d’artistes, du sentiment, alors que vous êtes acclamé, que l’on aurait pu jouer bien mieux de sorte que, plongé dans l’idéal des notes et de la musique, on fait à peine attention aux acclamations, on ne les entend même pas. 

La jeunesse auparavant : une famille pauvre et non musicienne de Bucarest, une bourse donnée par la reine de Roumanie, le départ pour Vienne, étape obligée dans cette partie de l’Europe pour apprendre encore mieux la musique, puis pour Paris, lieu encore plus prestigieux (mais pas forcément plus musicien), avec l’oncle Avram qui va la soutenir, ensuite la maman (le papa est mort) qui les rejoint. Dans toute cette partie la vie au quotidien, joliment décrite, la chaleur d’une famille, des parfums, des rêves entre sœurs, aux limites de l’Occident et du premier Orient. Et puis, quand cela aurait pu décoller, la guerre, une scoliose dangereuse qu’il faut soigner. Clara ne jouera pas pendant 6 ans. Et tant d’eau, quand elle veut revenir, a passé sous les ponts de la Seine, du Danube ou de la mer Noire… 

Ce n’est pas forcément un texte pour les mélomanes et c’est tant mieux. Mais parfois dommage. On est quelquefois dans des petits détails qui n’apportent pas grand-chose et qui ralentissent le rythme, sans vraiment avancer musicalement. Et Laetitia Casta, qui met une très belle sensibilité dans l’incarnation d’Haskil… et de sa famille, peine un peu (surtout sur la fin, et c’est dû aussi aux phrases de Kribus) à échapper au registre  "éternelle jeune fille à peine sortie du Conservatoire"… 

La comédienne tient constamment le public 


En revanche la comédienne tient constamment le public par sa seule présence en scène en lui parlant d’un personnage inconnu de lui (la plupart du temps). Elle est soutenue par une mise en espace qui sculpte les lumières comme des lieux géographiques successifs, où s’inscrit aussi la pianiste Isil Bengi, personnage à part entière qui dispose de deux pianos. Bengi joue avec la même conviction Bach, Beethoven, Liszt, Debussy, Schubert, Bartok. Et, bien sûr, Schumann et Mozart dont Haskil a laissé des témoignages miraculeux.  

Justement : on finira par une confidence en forme de regret. On ne peut écouter sans avoir une boule dans la gorge le dernier disque d’Haskil, celui des Concertos en ré mineur et en ut mineur de Mozart qu’elle enregistra quelques semaines avant sa mort ; et, comme si elle pressentait quelque chose, ce disque où Haskil tutoie les anges reste à jamais un des plus beaux de toute l’histoire de la musique, d’une simplicité, d’une limpidité, d’une émotion, bouleversantes. Il est dommage que, sans doute pour des questions de droits, on n’entende pas, un court instant, Haskil elle-même jouer. Au moins, merci à Kribus, Casta et les autres de l’avoir ramenée à la lumière. 


"Clara Haskil, prélude et fugue" de Serge Kribus, mise en scène de Safy Nebbou
Avec Laetitia Casta et Isil Bengi (piano).
Théâtre du Rond-Point, Paris
Jusqu’au 23 janvier.

Et quelques dates en province ensuite : Vannes (56) le 30 janvier, La Ciotat (13) le 2 février et Chartres (28) le 4. Puis, encore en février, la Suisse et la Grèce 
                  

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