A l'Opéra de Pékin, Ostermeier fait grincer des dents les autorités chinoises

En invitant le grand metteur en scène allemand, Thomas Ostermeier, à l'Opéra de Pékin pour présenter "Un ennemi du peuple" de l'écrivain norvégien Henrik Ibsen, les autorités chinoises ne s'attendaient certainement pas à voir des spectateurs scander des slogans pour la liberté d'expression. C'est pourtant ce qui s'est passé lors de la première début septembre.

Thomas Ostermeier à la Comédie-Française pour la présentation de sa mise en scène de \"La Nuit des rois ou tout ce que vous voulez\" de William Shakespeare.  
Thomas Ostermeier à la Comédie-Française pour la présentation de sa mise en scène de "La Nuit des rois ou tout ce que vous voulez" de William Shakespeare.   (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)
"Un ennemi du peuple" - dont le héros est un médecin qui se bat contre la corruption des autorités locales - a été présentée à l'Opéra de Pékin, près de la place Tiananmen, raconte Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. La version du plus célèbre des metteurs en scène allemands, connu pour ses relectures radicales de Shakespeare et d'Ibsen, comprend une interaction entre les acteurs et le public.
 
"Lorsque les autorités s'en sont rendu compte, elles ont tout fait pour que le scandale n'éclate pas (...) mais ça s'était déjà répandu comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux", affirme Thomas Ostermeier dans un entretien à Paris à l'occasion de sa présence à la Comédie-Française. Par la suite, précise-t-il, "ils ont éliminé tout ce qui s'est dit sur la pièce sur les réseaux". Les autorités chinoises encadrent étroitement le web local pour en expurger tout contenu jugé sensible, comme les critiques politiques, un contrôle qui s'est drastiquement renforcé sous la présidence de Xi Jinping.

"Des membres du public se sont mis à crier en faveur de la liberté d'expression"

Ostermeier et sa troupe sont allés des dizaines de fois en Chine, mais leur version d'"Un ennemi du peuple", une pièce de l'écrivain norvégien Henrik Ibsen, a touché une corde sensible. "Nos amis directeurs de festivals et de théâtre nous disaient que monter la pièce en Chine n'était pas possible", indique-t-il. En recevant l'invitation de l'Opéra, Thomas Ostermeier a cru au départ que les autorités voulaient montrer une image d'ouverture. "Puis on s'est rendu compte qu'ils n'avaient pas vu à l'avance la pièce ! De leur point de vue, ils avaient commis une erreur", indique-t-il.
 
Les autorités ont alors demandé à enlever la scène de l'interaction. "Nous avons pris la décision de rester car si nous étions partis tout de suite, personne n'aurait vu la pièce en Chine", explique le metteur en scène. Comment montrer qu'il y a eu censure ? Un message a été adressé au public lors de la représentation suivante : "Nous voudrions avoir une discussion avec vous, mais l'acteur en charge de cela a perdu sa voix. Avez-vous connu une situation similaire ? ".
 
"Puis toute la troupe est montée sur scène et nous avons respecté deux minutes de silence. Le public a compris immédiatement", souligne Thomas Ostermeier. Soudain, ce que les autorités craignaient le plus arriva. "Dans le silence, des membres du public se sont mis à crier en faveur de la liberté d'expression et des libertés individuelles", se rappelle-t-il.

La pièce annulée sous prétexte de problèmes techniques

La pièce a été par la suite annulée alors qu'elle était programmée deux soirs dans la ville de Nankin, où le théâtre a invoqué des "problèmes techniques". Le régime chinois, qui réprime sévèrement toute velléité d'opposition, se méfie des mouvements contestataires. Dans "Un ennemi du peuple", l'une des pièces plus célèbres d'Ibsen, un médecin découvre que les eaux de la station thermale de son village sont contaminées. Il tente de révéler le scandale mais il est finalement chassé de chez lui, accusé de vouloir provoquer la ruine du village.
 
Montrée dans une quarantaine de pays depuis qu'elle a fait sensation à Avignon en 2012, la pièce, notamment la scène de la prise de parole, est filmée dans chaque ville, en vue d'un documentaire qui s'intitulera "Mapping Democracy" (la démocratie cartographiée). Pékin n'a pas été une exception. "C'est délicat car ils ont confisqué notre matériel", indique Ostermeier, tout en précisant disposer d'une copie du film. "Ils ont regardé pour voir qui a pris la parole".