Face au Covid-19, le breakdance ne "freeze" pas

Pour maintenir ces événements phares de la culture hip-hop, certains concours se sont adaptés aux protocoles sanitaires en optant pour une joute chorégraphique virtuelle.

Article rédigé par
Nisrine Manai - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
B-girl Kimie à la finale du e-Battle Mov 2020 (BSMK PHOTO FORMLESS CORP)

Increvable, le breaking ne fléchit pas. Et cela même face à une pandémie mondiale. À l’instar des autres manifestations culturelles, les compétitions de breakdance ont dû composer avec un obstacle de taille : le confinement. 

Lors de ces rencontres, les breakeurs s’illustrent, seul ou en équipe appelées "crew", à travers des face-à-face divisés en plusieurs tours où chacun doit imposer son style dans un temps imparti. Jugés par des danseurs de renom, les B-boys et B-girls, surnom que l’on attribue aux danseurs de breakdance, profitent de ces battles pour échanger, évoluer et se faire connaître.

Plus qu’une rencontre artistique et sportive, les concours de breakdance sont des événements prisés des amateurs de culture hip-hop pour leur folle ambiance. Si certains concours ont décidé de reporter les compétitions ou de les annuler, d'autres ont fait le choix de passer au numérique pour l'édition 2020.

Battle 2.0 

À l’image de sa constante évolution, le breakdance prouve une fois de plus qu’il est capable de s’adapter et de traverser des périodes complexes en conservant la particularité de son art : la performance. Alors si les concours physiques sont en difficulté, le virtuel prendra le relais pour diffuser le talent de chacun.

Une parade adoptée par le concours international Blow Your Style créé en 2013. “C’était une période où il y avait peu d'événements de breaking alors c’était une raison de plus pour le maintenir” explique Paolo, 27 ans, créateur du Blow Your Style et président de l’association Danse de vivre. Si les gagnants ont pour habitude de fréquenter les planches du Théâtre-Sénart de Lieusaint, cette année ils étaient nombreux à enchaîner les figures depuis leur domicile avec leur téléphone pour seule assistance. “On a reçu énormément de vidéos, ma messagerie était pleine à craquer“ raconte l’organisateur et entraîneur du crew Flow Killerz junior. 

Affiche du e-battle international Blow Your Style (Laura Maillard)


Même motivation du côté de la Fédération Française de Danse et son e-concours organisé en juin dernier. “Il y avait énormément de compétitions annulées à cause du confinement. On a voulu inciter les gens de la fédération et au-delà à se remettre en marche et à refaire de la danse” explique Emmanuelle Sutra, responsable de la communication. Un concours virtuel qui a pourtant eu un impact bien réel sur le parcours des deux gagnants du concours. “L'événement nous a permis de faire de la détection de talents et de repérer ces danseurs. Ils font désormais partie de l’équipe de France, c’est quand même chouette !” se réjouit la chargée de communication.

Un concept préexistant au confinement

Une innovation qui ne date pas d’hier pour le concours hybride e-Battle Mov créé en 2018 d’une fusion entre l’organisation Formless et l’Urban Films Festival. “Quand on a rencontré François Gautret, on a mélangé nos savoir-faire. De notre côté, Formless était habitué à travailler sur internet, on avait déjà organisé des battles en ligne. De son côté, François avait créé Rstyle, une des plus grosses structures de Hip Hop en France. On a beaucoup discuté et on a lancé la compétition ensemble en 2018”, explique Abdel, ancien breaker et fondateur de Formless. Le breaking se mêle au cinéma et donne des séquences fortes comme celle du B-boy Shigekix tournée en plein milieu d’un désert et diffusée à l’occasion de la première édition du concours. 

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par eBattle.mov©️ (@battle.mov)


Entre virtuel et réel, le concours se divise en plusieurs étapes. Les candidats envoient à un jury une vidéo de danse à l’esthétique léchée. “Les vidéos réalisées ont un aspect cinématographique" insiste Abdel. En effet, il suffit de jeter un coup d'œil à la grille de notation pour remarquer que l’édition et le cadre de la vidéo sont tout aussi importants que la performance. À l’issue de cette sélection, les danseurs retenus s’affrontent physiquement en finale au Palais de la Porte Dorée.

B-boy Lagaet, un des membres du jury, aux côtés de Marlone (Immigrandz Crew), gagnant du concours e-Battle Mov 2020 (BSMK PHOTO Formless corp)

Cette année, la session live est passée entre les gouttes. Les breakeurs ont eu la chance de se retrouver pour la finale le 8 octobre dernier, soit juste avant le reconfinement. Un événement qui aura marqué les esprits, dont celui de Lagaet, B-boy champion du circuit de la Fédération Française de Danse : “C’était mon premier e-Battle Mov, et sincèrement c’était magnifique ! L’organisation, l’ambiance, je n’ai rien à dire !” se remémore l’athlète de haut niveau, habitué des battles physiques et ambassadeur pour les JO de 2024.

Un spectacle "dénaturé"

Pierre angulaire de ces événements, l’ambiance est minutieusement travaillée. Si le spectacle repose en grande partie sur la prestation des breakeurs, speaker et DJ en sont les ingrédients clé. Alors que le premier veille à animer les battles et à faire monter la pression, le second est là pour scratcher les rythmes qui provoquent chez l’assemblée un incontrôlable hochement de tête. Connecté aux breakeurs, le jury observe avec attention les mouvements de chaque danseur qui tente de se surpasser et de provoquer un “waouh !” général du public. “On prend autant de temps sur la sélection des danseurs que sur la mise en scène. Le public est toujours placé au plus près du danseur parce qu’il puise son énergie dans l’interaction avec les spectateurs” détaille Lahcen Mustapha, fondateur de la compétition renommée Bboy France

Une ambiance qui semble difficilement transposable virtuellement selon plusieurs organisateurs. “Pour Bboy France, j’ai décidé de ne pas passer en e-Battle. J’ai des amis organisateurs qui ont fait des e-Battle et je les soutiens dans leur démarche. On essaye, on innove. Mais je trouve que ça enlève le côté immédiat et l’interaction qui est au cœur des concours de breakdance” explique Lahcen. Une idée partagée par William Messi, juriste et président de l’Organisation Nationale de Hip Hop : “Les battles en ligne, ça reste du breakdance, mais ça dénature ce style de danse. On ne retrouve pas cette fameuse confrontation. D’ailleurs, les audiences ne sont pas très bonnes parce que le spectateur vient aussi à la recherche de cette ambiance si particulière” estime l’ancien B-boy.

Même s’il n’y a pas de champion Bboy France 2020, Lahcen ne souhaite pas rester les bras ballants et tient à conserver le lien social et la transmission propre au breakdance. L’ancien B-boy a développé dès le mois de mars un projet éducatif pour pallier l’impossibilité d’organiser de grands événements. Baptisé Et toi en 2024 ? en écho à l’entrée du breakdance aux Jeux olympiques de 2024, le projet est déjà mis à exécution dans plusieurs collèges du Pas-de-Calais. “L’idée est de témoigner de l’histoire du breakdance pour pousser des jeunes à croire en leurs rêves. Le breakdance va au Jeux Olympiques, il part pourtant du Bronx. Il est passé par les banlieues françaises dans les années 70-80. Il est désormais dans la mode, la télévision et le théâtre. Alors pourquoi toi, tu n’y arriverais pas ?” détaille avec enthousiasme Lahcen. 

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Et toi en 2024 ? (@ettoien2024)

La débrouille pour continuer à danser 

S’entraîner dans des conditions délicates, c’est le défi que relève quotidiennement une grande partie des danseurs français. Une contrainte d’autant plus handicapante pour une discipline comme le breakdance qui demande une importante liberté de mouvement. Alors comme B-girl Syssy, âgée de 13 ans et collégienne, plusieurs danseurs ont retroussé leurs manches pour s'organiser une salle de danse entre le canapé et la table basse. “Avec mon grand frère, on a poussé des meubles pour se créer une petite salle de danse à la maison. Et c’est maman qui a eu l’idée !” raconte avec amusement la B-girl, jury du e-Battle kids du Blow Your Style. 

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par syssy (@syssy_melting)

Une expérience qui parle à Lahcen, dont la passion du Hip Hop s’est transmise au fil des générations. “Moi je le vois avec mes enfants. Mon fils de 16 ans et ma fille de 13 ans sont B-boy et B-girl. On a la chance d’avoir une maison donc on pousse la table, on met le lino et ils s’entraînent. Mais malgré ça, ils attendent avec impatience de retrouver leurs amis pour s’entraîner” confie le passionné.  Un manque d'intéraction sociale qui manque également au B-boy Martin, médaillé d’argent des Jeux olympiques de la jeunesse 2018 : “C’est quand même mieux de voir d’autres danseurs et de s’entraîner. Même si on s’envoie des vidéos, ce n'est pas pareil, l’échange n’est pas forcément le même”.

Si l'absence d'interaction réelle parle à tous les danseurs, le manque d'espace n'est pas un écueil pour tous. C'est le cas des danseurs reconnus, sportifs de haut niveau, comme Maess'One et B-boy Martin, B-girl et B-boyFrance 2019, qui, accompagnés de leur coach, ont encore accès aux salles d'entraînements en période de confinement. Un privilège que n'ont pas tous les danseurs de breakdance, comme le déplore William Messi : “Énormément de danseurs ne sont pas considérés comme des sportifs de haut niveau même si le niveau est là. Par conséquent, ils n’ont pas forcément les moyens pour pouvoir danser et s'entraîner de manière digne”, regrette ce dernier.   

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.