Au mondial du tango de Buenos Aires, les féministes reprennent le pouvoir

Un collectif renverse les codes traditionnels de la danse, lors de l'évènement organisé du 8 au 21 août.

La danseuse Vanina Perepellzin et le danseur Javier Villa lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019.
La danseuse Vanina Perepellzin et le danseur Javier Villa lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019. (RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Paroles trop machistes, guidage exclusivement masculin, invitation à danser uniquement à l'initiative de l'homme... Un collectif féministe revisite les stéréotypes du tango à l'occasion des championnats du monde de cette danse très codifiée, qui se tient du 8 au 21 août à Buenos Aires.

Né à la fin du XIXe siècle dans les maisons closes de la capitale argentine et de Montevideo, ce véritable corps-à-corps passionné fut d'abord jugé trop sulfureux pour être pratiqué en public, puis gagna sa popularité et ses lettres de noblesse après un détour par Paris.

"Soumission de la femme"

A l'Usina del arte, le centre culturel de la Buenos Aires, qui accueille la manifestation, 744 couples originaires de 36 pays et âgés de 18 à 99 ans participent à la compétition. Des centaines d'autres couples amateurs assistent à des cours, des concerts et des bals durant deux semaines.

Le danseur Ariel Leguizamon et la danseuse Yesica Esquivel lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019.
Le danseur Ariel Leguizamon et la danseuse Yesica Esquivel lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019. (RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Tous se retrouvent autour de la même passion, le tango, même si leurs visions divergent parfois.  "L'essence même du tango joue avec l'idée de la soumission de la femme, d'un homme macho et dominant. Mais si tel n'était pas le cas, serait-ce encore du tango ?", se demande Mariana Argüello, une Argentine de 26 ans assidue des milongas, soirées ouvertes aux initiés comme aux curieux et aux touristes. Il s'agit pour elle "d'un jeu de rôles nécessaire qui se met en place le temps que dure la musique".

Echange des rôles

Dans les coulisses, derrière la scène principale, des candidates se maquillent et ajustent leur robes décolletées avant le concours de danse. Pendant ce temps dans un salon annexe, le Mouvement féministe du tango (MFT) remet en question le côté macho de cette danse classée par l'Unesco au patrimoine immatériel de l'humanité en 2009. Sur une petite piste, des apprentis danseurs assistent à un cours d'"échange de rôles", une variante du tango de plus en plus populaire où c'est la femme qui guide et non l'homme.

La danseuse Estefania Gomez et le danseur Fernando Rodriguez se préparent lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019.
La danseuse Estefania Gomez et le danseur Fernando Rodriguez se préparent lors du Mondial du tango à Buenos Aires le 15 août 2019. (RONALDO SCHEMIDT / AFP)

"Dans le tango traditionnel, il y a toujours eu une inversion des rôles car les hommes pratiquaient entre eux. Mais c'est nouveau pour la femme, car elle a toujours eu une attitude passive", explique Adriana Vasile, danseuse et chorégraphe en charge de cette initiation.

Avec cette variante, "c'est la femme qui propose [les pas] et ça c'est fantastique", s'enthousiasme-t-elle à propos de ce qu'elle qualifie d'"évolution de la danse". "Le tango doit accompagner la marche du monde où [le rôle de] la femme a beaucoup changé et cela est en train d'arriver au tango", résume Adriana Vasile.

Apologies du féminicide

Cette nouvelle façon de danser, moins codifiée, se répand dans les milongas de Buenos Aires, où les soirées "classiques" côtoient celles dites "amicales", prisées par les plus jeunes. Il y est normal de voir des danseurs du même sexe ou des couples mixtes qui échangent les rôles sur le parquet. "A un moment donné, ils changent [l'emplacement] du bras et c'est l'autre qui prend le contrôle", explique Soraya Rizzardini Gonzalez du MFT.

Dans ces soirée "amicales", on ne danse plus sur certains tangos traditionnels dont les paroles sont trop machistes, voire violentes envers les femmes. "Clairement, les premières paroles de tango étaient machistes, misogynes où constituaient une véritable apologie du féminicide", affirme Soraya Rizzardini en citant une chanson au titre trompeur : Amablemente ("Aimablement"). Elle raconte l'histoire d'une femme surprise dans les bras d'un autre homme et qui reçoit, à la toute fin, "34 coups de couteau".

Renversement des codes traditionnels

Autre évolution liée à cette nouvelle tendance, c'est la femme qui invite l'homme sur la piste, ce qui est totalement proscrit par les codes traditionnels du tango. "C'est ce qui s'est assoupli le plus rapidement. Avant, c'était mal vu et désormais, ça fait partie du nouveau paysage du tango, fait valoir Soraya Rizzardini Gonzalez. En tant que féministes, nous faisons une critique de toute la logique de domination du tango, nous voulons que la danse soit un dialogue entre pairs."

En revanche au Mondial de tango, c'est le modèle traditionnel qui domine encore. "Ce que l'on voit ce sont des stéréotypes sexistes: une femme sexualisée qui montre son corps et un homme dominant dont on ne voit que le visage et les mains. Mais il y a de nouvelles façons de vivre le tango, il faut juste les découvrir", conclut Soraya Rizzardini Gonzalez.