Hervé Pierre quitte la Comédie-Française : le comédien évoque sa boulimie théâtrale, Deparieu, et son rôle de méchant dans Lupin

Après avoir passé quinze années à la Comédie-Française et endossé les plus grands rôles du répertoire, le comédien Hervé Pierre part pour de nouvelles aventures. Rencontre.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Hervé Pierre dans les jardins du Palais Royal à Paris (2022) (Sophie Jouve)

Nous avons rendez-vous à la cantine de la Comédie-Française avec vue imprenable sur les jardins du Palais Royal. Poignée généreuse et œil pétillant derrière des lunettes rondes en écaille, Hervé Pierre me propose de nous installer dans les jardins en pleine floraison printanière, comme un avant-goût de cette nature dont il dit avoir tant besoin aujourd’hui.

Voix grave et forte présence, Hervé Pierre est de ces comédiens qui en imposent, passant au fil des années d’un rôle à l’autre avec une évidence qui nous a toujours impressionnée. Claudel, Pirandello, Ibsen, Brecht, Goldoni, Shakespeare, Racine, Molière ou Feydeau : cet homme-là semble pouvoir tout jouer.

Or voilà que l’artiste tire sa révérence, après 15 ans passées dans la Maison de Molière. Pourquoi cette décision ? Quels sont les grands moments qui ont jalonné cette aventure avec la troupe du Français ? Comment voit-il l’après ? Entretien.

Hervé Pierre dans les jardins du Palais Royal à Paris (2022) (Sophie Jouve)

franceinfo Culture : Après 15 ans de Comédie-Française, vous avez décidé de partir ?

Hervé Pierre :
Je suis rentré en tant que pensionnaire en 2007 à la Comédie-Française. Quand mes camarades m’ont accepté au sociétariat, je suis devenu le numéro 522e et je me suis dit : 522e, mais depuis quand ? (éclat de rire). En fait ça ne fait même pas une salle pleine de Richelieu, et je me suis dit que le rapport au temps et à l’histoire dans cette maison était incroyablement concret. Ce serait drôle de tous se rassembler, tous les sociétaires depuis 1680 et de s’asseoir dans cette salle mythique et de parler de ce qui s’est passé depuis le début. Mais cette permanence-là rend compte comment dans le rapport à la création, à la fabrication d’un spectacle, on fait notre métier, et comment on le fait ensemble. 
A la Comédie-Française on entre dans quelque chose qui nous inscrit dans la grande histoire. Et nos petites histoires personnelles participent à la construction de cette grande histoire. Le fait que je parte de la Comédie-Française ne change rien à son renouvellement permanent.  En ce moment la troupe est formidablement passionnante, jeune, enthousiaste, curieuse, dans un moment de d’incertitude la troupe donne quelque chose de formidablement solide. Elle parle de théâtre de manière globale. C’est ça qui est profondément réjouissant et c’est un honneur d’en avoir fait partie.

Alors pourquoi cette décision ?

Quand j’ai quitté ma famille, j’avais 19 ans, déjà ça me semblait tard. Je voulais rencontrer le monde mais ça ne voulait pas dire que j’étais en colère contre ma famille. Là je quitte une autre famille au bout de 15 ans, c’est le  même processus. Je vais pouvoir retrouver des amitiés d’avant mon entrée dans la maison, et vivre des aventures plus simples, plus précaires aussi ! Je sens que j’ai besoin de retrouver ça. Comme j’ai besoin de retrouver plus de temps pour moi, pour être avec ma famille, mes enfants, pour être dans la nature. Quand j’ai fait part à Eric de ma décision de faire valoir mes droits à la retraite, j’avais envie de mettre le cul dans l’herbe et de voir passer les nuages, et d’avoir le temps pour ça ! Comment voyez-vous la suite ? Je ne sais pas car ici on est totalement pris en charge d’une certaine manière. L’administrateur va décider de la programmation et on va être au contact de metteurs en scène qui vont nous demander si on veut participer à telle aventure. On est à l’abri comme dans un grand phare qui nous éclaire mais remonter dans le chalut et repartir en mer ça me manque un peu. Je risque de rencontrer des amis d’avant. J’espère avec ma femme, Clotilde Mollet qui est comédienne aussi, pouvoir entreprendre des choses. Etre plus disponible, pouvoir choisir, me dire : là je préfère faire ce tournage et ne pas être obligé de revenir à moto en 4e vitesse pour débarquer à 20h place Colette afin de jouer à 20h30 Ces journées-là sont tellement épuisantes et longues. Je vois que certains de mes camarades ont une capacité à assumer ce type de rythme, comme Denis (Podalydès) ou Guillaume (Gallienne), comment font-ils ? Aujourd’hui pour moi c’est trop, je n’y arrive pas !

Hervé Pierre dans "Vania" de Julie Deliquet (Julien Gosselin)


Pendant ces 15 ans, avez-vous fait le siège de metteurs en scène, et peut-on le faire à la Comédie-Française ?

Oui on peut le faire, mais en même temps ce n’est pas la manière la plus classieuse. On va tous être approché par des metteurs en scène et on accepte tous d’être distribués de belle manière, dans de beaux rôles, et aussi d’assurer des rôles plus modestes. C’est une chose qu’il faut réussir à accepter, c’est le principe de la maison. L’administrateur invite un metteur en scène sur un répertoire et à partir de là ils doivent trouver, avec la troupe, la meilleure configuration. Bien évidemment les metteurs en scène qui viennent de l’extérieur voudraient toujours travailler avec les mêmes. Et c’est là que l’administrateur et même nous, on corrige, on lui fait des propositions, ça se fait naturellement. Parfois ça se crispe comme dans toute famille. C’est la difficulté aussi d’être dans une gestion démocratique, avec ce principe de se juger les uns les autres au comité de fin d’année.

C’est-à-dire ?

L’administrateur dirige la maison avec un comité d’administration pour moitié élu par l’assemblée générale des sociétaires, (3 sociétaires avec un suppléant) et pour moitié nommés par l’administrateur (3 sociétaires et un suppléant). Ce comité consultatif va accompagner l’administrateur dans la gestion de la maison. Et au mois de décembre tous les comédiens sont jugés par leurs pairs, ces huit sociétaires qui vont porter un avis, avec notre doyenne et l’administrateur, sur chaque membre de la troupe. C’est ce comité-là qui va éventuellement en remercier certains ou au contraire les élever au grade de sociétaire.
Ce regard sur les uns et les autres, sur notre travail, c’est quand même très particulier, il faut réussir à l’accepter. J’y ai participé plusieurs fois et au début je me disais : quelle horreur, comment on peut se juger comme ça, il faut être d’une prétention affreuse. Et puis en fait en y participant je me suis rendu compte à quel point la bienveillance était aussi dans cet exercice-là, et que des avis qui peuvent être négatifs sur une personne, peuvent se transformer. La devise de la maison "Simul et singulis" (être ensemble et rester soi-même), elle est incroyablement forte et vraie dans cet exercice qui mêle le pouvoir et la démocratie.
Hervé Pierre (Comédie-Française)


Justement, vus de l’intérieur, quels sont les points forts et les choses à revoir dans cette institution ?

C’est compliqué car c’est une longue histoire, les statuts de la Comédie-Française sont les garants d’un équilibre délicat, fragile, entre l’administrateur, l’Etat, et la troupe. C’est comme si il y avait une institution privé à l’intérieur d’une institution publique : la société des Comédiens Français. On n’a pas des salaires mais des des émoluments qui varient en fonction du succès des spectacles. Et on a une part variable : un interéssement. Tous ces équilibres reposent sur des statuts qui pourraient être réformés mais dès l’instant où on ouvre la boite de Pandore, beaucoup de choses pourraient être réformées. Rouvrir des statuts qui remontent au 17e siècle c’est prendre le risque de fragiliser tout l’édifice.  Cette maison a cette ambivalence d’avoir un pied dans le conservatisme et un autre dans la modernité. Il faut faire en sorte d’arriver à marcher sans trop boiter.

Vous allez rester sociétaire honoraire ?

Non parce qu’il aurait fallu que je reste 20 ans. Bruno Raffaelli et Michel Favory qui ont fait valoir leur droit à la retraite avant moi, eux ils ont fait plus de 20 ans, et eux sont sociétaires honoraires. Moi je vais être réengagé à la rentrée comme artiste auxiliaire, je vais redémarrer tout en bas de l’échelle, juste au-dessus de figurant. Réengagé pour pouvoir jouer dans la salle Richelieu, c’est une reprise de La vie de Galilée (de Brecht), et c’est une manière de se dire au revoir, de dire au revoir à la maison, et à la merveilleuse complicité qu’on a eue avec Eric Ruf. Je suis rentré, engagé par Muriel Mayette, je me suis retrouvé dans Partage de midi (de Paul Claudel) avec lui, Marina, (Hands), Christian (Gonon), dans une mise en scène d’Yves Beaunesne et ensuite il y a d’autres spectacles qu’on a fait ensemble.

Hervé Pierre dans Peer "Gynt" (Comédie-Française)

On a participé au Hamlet de Dan Jemmett, il y a eu l’immense aventure de Peer Gynt : ça c’est l’acmé de ma carrière, une rencontre incroyable avec un rôle car Eric Ruf m’a offert les trois âges de la vie du personnage, alors que souvent c’est joué par deux comédiens. La chance de travailler avec Catherine Samie qui jouait ma maman, la chance que cette aventure se passe en dehors de Richelieu, au Grand Palais, dans un espace en bi-frontal. Un moment d’une intensité incroyable ! Ensuite j’ai mis en scène Georges Dandin de Molière, Eric a fait le décor, il a présenté la maquette à Muriel Mayette alors qu’il venait d’être nommé administrateur (rire). Et puis ensuite il m’a offert ce merveilleux rôle de Galilée.
Hervé Pierre avec la troupe de "Peer Gynt" (BRIGITTE ENGUERAND / FEDEPHOTO)

Considérez-vous pouvoir tout jouer et en avez-vous l’envie ?

Oui, d’abord parce que je suis quelqu’un d’affreusement gourmand donc je peux goûter à tout avec un plaisir faramineux, et surtout j’ai toujours eu l’impression d’avoir en moi le monde entier, toute l’humanité. En fait je pourrai jouer Don Juan comme Sganarelle.
Hervé Pierre dans "Fanny et Alexandre" d'Ingmar Bergman, mise en scène de Julie Deliquet (BRIGITTE ENGUERAND / DIVERGENCE - IMAGES)

Ce doit-être grisant !

Je trouve ça très excitant (rire), bien sûr je sais qu’on me proposera d’abord Sganarelle parce que physiquement… mais je sais très bien que je pourrais jouer Don Juan. Très souvent on se dit : avec ses rondeurs il va jouer les gentils, et finalement je me suis trouvé à jouer des méchants, comme dans la série Lupin, et je trouve ça extrêmement joyeux. C’est formidable de pouvoir aborder en même temps toute l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre et de plus lumineux. C’est ça qui est magnifique dans le métier qu’on fait. J’ai joué une femme, j’ai joué un enfant, je me suis prêté à des propositions poétiques. Evidemment on peut faire du stand up et être soi-même mais il y tant de poètes qui savent raconter le monde, qui savent ouvrir des brèches, pour voir ce qui se cache derrière l’humanité. Interpréter les poètes c’est la chose la plus merveilleuse. Là aussi, une des grandes rencontres que j’ai faite ici, c’est Lars Norén avec Poussière.
Hervé Pierre dans la série "Lupin" sur Netflix (Emmanuel Guimier/Netflix)

Vous étiez impressionnant d’abandon dans cette pièce du dramaturge suédois sur la fin de vie et la mémoire…

Parce que c’était la rencontre avec un immense poète qui aide à lâcher prise. Ce sont ces rencontres, que ce soit avec Shakespeare, Molière ou Lars Norén, qui sont éblouissantes.
Hervé Pierre dans "Poussière" de Lars Noren (BRIGITTE ENGUERAND)

Comment est née votre vocation ?

C’est vraiment la chance d’être né là où je suis né. C’est émouvant car Michel Bouquet vient de partir et il a ses racines exactement dans mon village du Haut Doubs, aux Fins, à côté de la frontière suisse, à côté de Morteau, là où on fait la saucisse fumée. Mes parents étaient ouvriers et ils s’occupaient de la troupe de théâtre amateur du village. Ils montaient deux pièces par an. Quand j’avais 9 ans, mon père a mis en scène L’ange qu’on m’a donné, un mélodrame extraordinaire, et il m’a proposé le rôle de l’enfant, de l’ange. Et là, sur la scène, j’ai éprouvé un sentiment d’évidence. La salle où on jouait était la salle paroissiale, construite par le curé, j’étais aussi enfant de chœur, mais je me suis rendu compte que la joie était ici et pas là-bas. Je savais que mon désir c’était de pratiquer l’art de la joie. C’était lié à des odeurs, à des rires, à des applaudissements. Tout à coup j’ai ressenti à quel point la communauté humaine avait besoin de ces rassemblements, indispensables pour s’interroger sur le monde, pour pouvoir en rire, en pleurer, pas obligatoirement pour avoir des réponses mais pour se questionner sur notre histoire, notre avenir, notre devenir. Et en même temps se rassembler dans une salle de divertissement et rire, c’est quelque chose d’essentiel pour notre condition humaine.

On vous voit de plus en plus au cinéma dans des petits rôles marquants, ce sont des vacances pour vous ? 

C’est tellement différent. Au théâtre on est dirigé vers une salle, vers un groupe qui fait masse et il faut s’adresser à tout le monde ; c’est nous qui nous projetons vers les spectateurs. Au cinéma c’est exactement l’inverse, il faut laisser la caméra venir nous voler quelque chose. Et c’est un réalisateur qui va choisir, monter ça. On s’abandonne, on donne, et ça ne nous appartient plus. Au cinéma on se rapproche du réel, au théâtre on travaille la forme et c’est ça qui me plait. On s’interroge toujours sur comment inventer la convention théâtrale. Qu’est-ce que c’’est que ce contrat qu’on passe avec les spectateurs pour leur dire en montrant une pomme : "ceci est la terre", et tout le monde se dit : "ok, d’accord !" (éclat de rire).

Et votre face à face avec Depardieu dans Maigret ?

J’étais ravi de rencontrer le monstre, parce que c’est un monstre. A tout point de vue, dans son rapport au quotidien, il n’a aucune retenue par rapport au monde dans lequel il vit. Il se répand comme une chose qui impose son propre monde, c’est très impressionnant. Et artistiquement c’est un monstre, il est capable au milieu d’une très grande vulgarité, de faire pousser une fleur au raffinement absolu dans son rapport au texte. Voisiner avec une personne comme lui, qui est très loin de mon univers, de ce que je suis même politiquement, de ce qu’il représente, les choix qu’il a fait de voisiner avec des autocrates ! Mais quand je l’entends s’emparer des alexandrins, il n’y a rien à dire, c’est magnifique. Et quand je vois le film Maigret je vois une perdition, une fragilité, une humanité qu’il offre, c’est très impressionnant. Je n’ai pas cette force d’abandon.

Vous continuez votre activité au Français jusqu’au 25 juillet et vous revenez pour dire au revoir avec "La vie de Galilée" cet automne", allez-vous participer à l’année Molière?

Je répète avec Julie Deliquet, Jean Baptiste, Madeleine, Armande et les autres, un spectacle qui se déroule autour de l’année 1663, au moment de l’énorme succès de l’Ecole des femmes qui généra beaucoup d’inimitiés et de critiques. Et donc Molière écrit La critique de l’Ecole des femmes, et puis un an plus tard le roi lui dit qu’il faut répondre à la critique de la critique de l’école des femmes, et donc il va y avoir L’Impromptu de Versailles. Le talent de Molière c’est d’avoir répondu aux critiques par de l’écriture, par des comédies. Il y a quelque chose de réjouissant à travailler avec Julie, elle nous met en familiarité entre nous, avec les textes, et donc avec les spectateurs. On a vécu ça avec elle sur Oncle Vania et sur Fanny et Alexandre. Depuis ce moment où Molière était au sommet de la gloire il n’y a pas beaucoup de différences : Molière Shakespeare, Eduardo De Filippo (Hervé Pierre a joué dans La Grande Magie), comme Racine et l’Hôtel de Bourgogne, les auteurs écrivent pour des acteurs et les acteurs nourrissent les auteurs. Ces allers et retours fondent un répertoire et une aventure humaine. C’est ça que j’ai toujours eu envie de vivre dans ma carrière, des aventures. Je n’ai jamais fait un spectacle sec avec quelqu’un, il y en a toujours eu deux, trois… Alors rentrer dans cette troupe du Français, c’était accomplir un grand désir d’aventure humaine et artistique. C’est fini et c’était beau.  

"Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres..." d'après Molière
mise en scène de Julie Deliquet
Avec Florence Viala, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Adeline d'Hermy, Sébastien Pouderoux, Pauline Clément, Clément Bresson

Comédie-Française, salle richelieu
Du 17 juin au 25 juillet 2022

"La vie de Galilée" de Bertolt Brecht, mise en scène d'Eric Ruf
Comédie-Française, salle Richelieu 
Avec Hervé Pierre dans le rôle de Galilée
Du 30 octobre au 4 décembre 2022

 

 

 

 

 

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