Incendie de Notre-Dame de Paris : quand la cathédrale cherchait de l'argent aux Etats-Unis pour sa restauration

Après avoir conclu un accord-cadre avec l'Etat il y a près de deux ans, l'archevêché avait créé une fondation en droit américain pour récolter des fonds de riches mécènes étrangers. 

Une statue de cuivre de la cathédrale Notre-Dame déposée le 11 avril 2019, dans le cadre des travaux de restauration de l\'édifice.
Une statue de cuivre de la cathédrale Notre-Dame déposée le 11 avril 2019, dans le cadre des travaux de restauration de l'édifice. (BERTRAND GUAY / AFP)

Plus d'un demi-milliard d'euros de promesses de dons en moins d'une journée. L'émotion suscitée par l'incendie qui a dévasté la cathédrale Notre-Dame de Paris a entraîné un élan de solidarité sans précédent, mardi 16 avril. Il y a près de deux ans, c'est pourtant vers les grandes fortunes américaines que l'archevêché avait dû se tourner pour trouver les millions nécessaires au lancement d'un nouveau vaste programme de restauration, dans un savant attelage public-privé.

>> Avant-après : regardez les dégâts causés par l'incendie sur la cathédrale Notre-Dame

Chaque année l'Etat, propriétaire du bâtiment, débourse deux millions d'euros pour l'édifice. La cathédrale récolte, elle, cinq millions par an, grâce aux dons et aux quêtes. "L’Etat a dépensé de l’argent pour la cathédrale ces dernières années, mais c’était pour de petites interventions. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour dire qu’il est temps de se lancer dans de plus gros chantiers", juge, en 2017, dans La CroixPhilippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques en charge de la cathédrale. 

Un euro public déboursé pour un euro privé récolté

Le 9 mai 2017, sous les ors de l'Elysée, l'archevêque de Paris, André Vingt-Trois, et la ministre de la Culture, Audrey Azoulay, paraphent l'accord-cadre destiné à accélérer les travaux. Le président de la République, François Hollande, la maire de Paris, Anne Hidalgo, et le recteur-archiprêtre de la cathédrale, Patrick Chauvet, applaudissent. Les termes du contrat sont les suivants : l'Etat s'engage à verser un euro de subvention supplémentaire pour chaque euro d'argent privé collecté, mais dans la limite de quatre millions d'argent public par an. Cela permettrait de lever jusqu'à 60 millions d'euros sur dix ans, selon les calculs. Mais on est encore loin du compte. 

Des pierres tombées de la cathédrale Notre-Dame de Paris sur le toit du bâtiment, le 28 juin 2017.
Des pierres tombées de la cathédrale Notre-Dame de Paris sur le toit du bâtiment, le 28 juin 2017. (MARTIN BUREAU / AFP)

"On se rend compte que ce n'est pas assez", lâche à l'AFP André Finot, responsable de la communication de la cathédrale, deux mois après la signature, au début de l'été 2017. "L’objectif est d’atteindre 150 millions d’euros en trente ans. Cela ferait 5 millions par an, ce n’est pas si énorme que cela", calcule-t-il dans Le Parisien"Nous pourrons pousser l’Etat à donner plus si, de notre côté, nous parvenons à collecter davantage de fonds privés", veut croire Philippe de Cuverville, économe du diocèse de Paris, dans La Croix.

Tournée américaine en quête de mécènes

Les deniers publics ne suffisant pas, l'archevêché part donc chercher de l'argent ailleurs, grâce à une structure créée dès 2013 : la Fondation Avenir du patrimoine de Paris, placée sous l'égide de la Fondation Notre-Dame. "L’état de la cathédrale Notre-Dame est en fait aujourd’hui parvenu à un stade où ses structures ne pourront bientôt plus jouer leur rôle et menaceront la stabilité même du monument, sans parler de la perte définitive de décors sculptés", est-il écrit sur l'appel au mécénat. Surtout, une fondation de droit américain, Friends of Notre-Dame de Paris, voit le jour dans le but de récolter les dons des mécènes étrangers. Américains en particulier. 

En avril 2018, André Finot, directeur de la communication de Notre-Dame et Michel Picaud, président de la fondation Friends of Notre-Dame de Paris, s'envolent pour New York et présentent leur projet chez Christie's, raconte Le Parisien"Les Américains sont culturellement très habitués à soutenir le patrimoine. Ils aident déjà le château de Versailles et le Louvre, alors pourquoi pas nous ?" espère alors André Finot, chargé de la communication de la cathédrale, dans Les Echos. Le voyage est concluant. "Ils aiment Paris et la France et connaissent beaucoup Notre-Dame à travers Le Bossu de Notre-Dame. Mais ils sont aussi très marqués par le souvenir des Jeep US à la Libération devant le parvis de la cathédrale", explique Michel Picaud dans Le Parisien. Une tournée est donc organisée pour octobre 2018. Direction Washington, New York et Boston. 

"Le chœur, la flèche, la sacristie très dégradés"

Aux mécènes, les pèlerins de Notre-Dame égrènent alors la longue liste des travaux à mener. "Il y a vraiment urgence", souligne André Finot. La cathédrale est victime de l'usure du temps et de la pollution. Des gargouilles qui ont perdu leur tête ont été remplacées par des tuyaux en PVC. Une planche de bois a pris la place d'une balustrade en pierre. Là, un pinacle est grignoté. Ici, un montant de vitrail est rongé. De petits cimetières de pierres ont fait leur apparition sous les arcs-boutants, jonchés de décors sculptés, détachés du vaisseau de pierre ou déposés par précaution.

Des tubes de PVC remplacent des gargouilles disparues de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 28 juin 2017.
Des tubes de PVC remplacent des gargouilles disparues de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 28 juin 2017. (MARTIN BUREAU / AFP)

"La façade rénovée dans les années 1990 est magnifique, mais le chœur, la flèche, la sacristie sont très dégradés, en raison notamment des pluies acides", observe Michel Picaud dans Les Echos"Il suffit de lever les yeux pour constater que des pierres et des joints sont en mauvais état", se désole Philippe Villeneuve dans La Croix"Il faudra refaire au moins trois arcs-boutants qui sont des éléments essentiels à la stabilité de l’édifice", prévoit encore l'architecte des monuments historiques. La flèche dressée au-dessus de la croisée du transept a elle aussi besoin d'une coûteuse restauration. Avec ses 93 mètres de haut et ses 250 tonnes de plomb, elle souffre de "problèmes de couverture, et la pluie risque d'attaquer la charpente", commente également à l'AFP Marie-Hélène Didier, conservatrice générale du patrimoine. 

L'argent privé "entraîne" l'argent public

Les mécènes répondent à l'appel à l'aide de Notre-Dame. "On ne peut pas dire qu'on a eu du mal. On a avancé petit à petit. Les 60 000 euros nécessaires à la restauration de chacune des seize statues de la flèche de la cathédrale ont été entièrement financés par des donateurs privés", assure Robert Leblanc, président de la Fondation Avenir du Patrimoine à Paris, contacté par franceinfo. De riches mécènes potentiels ont été approchés et se sont vu proposer de contribuer financièrement à la restauration de sculptures à la gloire de leur saint patron. Quelque 3 millions d'euros ont été collectés pour Notre-Dame via la fondation. "Une grosse moitié émanait de donateurs français. Une petite moitié de mécènes américains", selon son président.

Pour Robert Leblanc, ce recours au mécénat a fait ses preuves. "Au début, certaines personnes disaient : 'Ne faites pas ça, vous allez encourager l'Etat et la ville à se désengager.' Ça n'a pas été le cas, au contraire. Ça a bien fonctionné. Ça a créé un entraînement positif. Qu'on arrive à obtenir des contributions privées a fait avancer les travaux plus vite. Et avoir le concours de donateurs, c'est toujours ça de pris pour l'Etat." 

"On peut parler de défaillance de l'Etat"

"Pour des grands monuments comme Notre-Dame, on peut avoir des fonds privés, ce n'est pas un problème en soi", juge Maxime Cumunel, secrétaire général de l'Observatoire du patrimoine religieux. Mais ces financements privés au coup par coup ne suffisent pas. "On peut parler de défaillance de l'Etat en matière de patrimoine. Il manque une vraie politique, qui donne un cadre, des objectifs, des engagements budgétaires chiffrés et qui exerce un réel contrôle de police", estime Maxime Cumunel.

Le secrétaire général de l'Observatoire du patrimoine religieux déplore des décennies de "bricolages" et de "bouts de chandelles". "Ça fait trente ans que l'Etat n'en fait pas assez et à un moment, ça explose. C'est ce qui vient de se produire." Maxime Cumunel espère que le drame de Notre-Dame servira de "déclencheur". "Il faut un plan d'urgence pour le patrimoine et il va se chiffrer en milliards. Si on ne fait rien, d'ici quelques semaines, l'effort va se tarir, on n'aura pas répondu au problème et ça se reproduira. Si ça arrive à Versailles ou au Louvre dans quelques années, on aura l'air fin."