"The Beatles : Get Back" : l’incroyable machine à remonter le temps de Peter Jackson débarque sur Disney+

Fruit de quatre ans de travail du réalisateur du "Seigneur des Anneaux", la série  documentaire "The Beatles : Get Back" débarque ce jeudi 25 novembre sur Disney+. Entre ce qu'il faut savoir et ce que nous en avons retenu, franceinfo culture fait le point sur cette série évènement (et sans trop "spoiler").

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France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
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De gauche à droite : Paul McCartney, George Harrison, Ringo Starr et John Lennon dans la série documentaire de Peter Jackson "The Beatles : Get Back".  (PHOTO LINDA McCARTNEY - 2020 APPLE CORPS LTD - ALL RIGHTS RESERVED)

C’est fou comme il y a toujours quelque chose de nouveau et d’excitant à apprendre au sujet des Beatles. Leur génie du song-writing égalerait-il celui de leur sens marketing ? Ne vous y trompez pas : si elle contribue naturellement à entretenir le mythe des Fab Four, la série documentaire de Peter Jackson que diffuse Disney+ à partir de jeudi n’est pas un attrape-nigaud. C'est du sérieux, du consistant.

Elle nous téléporte 52 ans en arrière, en 1969, au moment où les Beatles, à quelques mois de leur rupture, répétaient et composaient en vue d’un TV Show finalement abandonné et remplacé par un concert surprise sur le toit de leur société Apple Corps à Londres. Cela semble impensable mais les 50 heures de film enregistrées durant ces répétitions et ce concert mythique attendaient sagement sur une étagère d’être restaurées et remontées depuis 52 ans. Et c’est Peter Jackson qui s’y est collé.

En raison de la pandémie de Covid-19, le réalisateur du Seigneur des Anneaux a disposé de plus de temps que prévu pour réaliser son projet. D’un documentaire de 2h30 qui devait sortir en salles, il en a fait une série documentaire de plus de six heures divisée en trois parties de 2h environ chacune. Au fil du montage, "on s’est rendu compte que cette narration ne pouvait exister en version courte", assure le réalisateur, qui a travaillé sur ce documentaire durant quatre ans avec 14 personnes.

D'où viennent ces images inédites des Beatles ?

Après le concert du 29 août 1966 à San Francisco, rincés par des années de tournée et d’hystérie des fans, les Beatles ont décidé d’abandonner les concerts. Depuis, ils passent leur temps en studio où ils continuent d’innover mais jouent finalement peu tous ensemble au même moment dans la même pièce. Fin 1968, ils décident pour changer d’enregistrer leur prochain album dans les conditions du live (sans overdubs ni sorcellerie de studio), devant un public restreint, et acceptent l’idée d’être filmés à cette occasion pour un show télé, possiblement en mondovision.

Ils enrôlent pour ce faire le jeune Michael Lindsay-Hogg, qui a réalisé auparavant pour eux les vidéos promos de Paperback Writer et Hey Jude. Ils acceptent aussi de se laisser filmer durant tout le processus de création pour nourrir le show télé ou pour en faire un film documentaire qui accompagnera la sortie du prochain album.

Le 2 janvier 1969, Paul, John, George et Ringo, flanqués de Yoko Ono, se retrouvent donc pour écrire et répéter dans les studios de cinéma de Twickenham (Londres), qui devront être libérés rapidement. Là, au milieu d’un vaste plateau de tournage déprimant et nu de 700 m2 et entourés de deux caméras qui tournent en permanence, ils ont trois semaines pour écrire et répéter une quinzaine de nouvelles chansons en vue de leur premier concert en public depuis plus de deux ans.

Ringo Starr, Paul McCartney, John Lennon et George Harrison jouent pour leur dernier concert en tant que Beatles sur le toit d'Apple Corps à Londres, le 30 janvier 1969. Un show que l'on voit dans la série documentaire de Peter Jackson "The Beatles : Get Back". (COURTESY OF APPLE CORPS LTD)

Un album écrit en 3 semaines et un concert mythique

Mais l’idée d'un show télévisé, d’abord envisagé sur place puis dans le théâtre antique de Sabratha en Libye et même sur un bateau, est abandonnée en cours de route.

En revanche, le groupe va composer en l’espace de vingt-deux jours, y compris dans un studio aménagé au sous-sol de leur société Apple Corps où ils ont fini par se replier, de nombreuses chansons, dont Get Back, Let It Be, The Long and Winding Road, I Me Mine et I’ve Got a Feeling que l’on retrouvera sur l’album ultime du groupe Let It Be, tandis que d’autres figureront sur Abbey Road et sur leurs albums solo. Comme le remarque avec justesse Paul McCartney à l'époque : "On est toujours meilleurs quand on est dos au mur".

Les Fab Four vont surtout donner à l’issue de ces trois semaines leur ultime concert (sans le savoir), en compagnie de Billy Preston, le 30 janvier 1969 à l’heure de la pause déjeûner, sur le toit de l’immeuble d’Apple, leur quartier général situé au 3 Savile row, à Londres. Un concert mythique donné par un froid glacial et interrompu par l’arrivée de deux policiers, auquel on assiste dans son entièreté pour la première fois, en conclusion du documentaire. Avec, en supplément, la réaction des passants filmés en bas de l’immeuble ce jeudi-là…

Pourquoi avoir choisi le réalisateur du "Seigneur des Anneaux" ?

Cette montagne d’images et de son, 57 heures de pellicule et 150 heures de bandes sonores, dorment sur une étagère depuis 50 ans lorsque les responsables d’Apple Corps, la compagnie fondée par les Beatles pour gérer leurs intérêts, contacte le cinéaste néo-Zélandais Peter Jackson à l’été 2017. Le réalisateur du Seigneur des Anneaux et de la trilogie du Hobbit les intéresse pour sa maîtrise des dernières technologies dont il a montré l’étendue dans Pour les soldats tombés, un documentaire qui a donné lieu à un travail de restauration et de colorisation minutieux d’images d’archives britanniques de la Première guerre mondiale.

Fan des Beatles après les avoir découverts enfant avec les albums Bleu et Rouge, Peter Jackson hésite, pourtant. Il craint de se trouver face à des images déprimantes, celles du chant du cygne des Fab Four, a-t-il raconté lors d’une conférence de presse via internet le 15 novembre. Le documentaire Let it be, réalisé à l’époque par Michael Lindsay-Hogg, et paru en même temps que l’album du même nom en mai 1970 (et depuis introuvable), reste en effet associé dans la psyché collective à la rupture des Beatles, annoncée officiellement trois semaines avant la sortie du film.

Peter Jackson demande alors à voir les images avant de se prononcer. Il s’enferme pour quelques jours de visionnage et accepte finalement, "époustouflé" par ce qu’il a vu, à rebours de tout ce qu’on pensait savoir sur les rapports des Beatles entre eux à cette époque. Dès lors, son but est clair : "créer une expérience dont les fans des Beatles ont longtemps rêvé : une machine à remonter le temps qui nous ramène à l’année 1969 et nous projette dans le studio où ces quatre amis fabriquent sous nos yeux cette musique merveilleuse."

La restauration du son grâce à l'IA révèle les conversations secrètes des Fab Four

Sa restauration digitale des pellicules est bluffante : on distingue le moindre poil de barbe et on a l’impression que les images viennent d’être tournées, que les Beatles sont tous jeunes et vivants et jouent dans notre salon. Mais c’est le son qui a donné à Peter Jackson le plus de fil à retordre. Car il a aussi trié et restauré les 150 heures de bandes sonores captées par des micros dispersés dans la salle en supplément, et enregistrées en mono sur des Nagra.

A l’époque, "Michael Lindsay-Hogg essayait de capter un maximum de vérité, donc il se faisait discret mais les Beatles savaient qu’une caméra les filmait", a raconté Peter Jackson lors de la conférence de presse du 15 novembre. Pour ruser, "il mettait la caméra sur un trépied et masquait avec un scotch le signal rouge (qui indique que la caméra tourne NDLR), puis faisait mine d’aller prendre une tasse de thé. Il avait également caché des micros un peu partout pour enregistrer les conversations intimes. Conscients de cela, John et George montaient les amplis à fond et branchaient les guitares lorsqu’ils voulaient converser en privé", a-t-il révélé.

"Sauf qu’aujourd’hui, la technologie basée sur l’intelligence artificielle permet d’isoler les sons et de mettre le nez dans leurs petites cachotteries, même si c’est un peu vilain de le faire", a reconnu le cinéaste néo-zélandais, ajoutant avoir eu "un peu l’impression de réaliser des écoutes de la CIA avec ces conversations vieilles de 52 ans."

En décembre 2020, quelques jours avant Noël, Peter Jackson avait dévoilé pour les fans un petit montage très alléchant sur la série sur laquelle il travaillait.

Plongée à bord d'un processus créatif miraculeux

La qualité première de cette série documentaire est de nous donner à vivre autant qu'à voir le processus créatif d'un groupe majeur alors à son sommet. Un collectif qui travaille à l'instinct, et qui malgré les enjeux, malgré l'urgence, malgré les caméras et cette deadline impossible, continue à composer de façon presque miraculeuse.

Car John, Paul, George et Ringo sont extraordinairement inspirés. Les échanges sont fluides et fructueux et les chansons prennent forme, sans effort apparent, chacun présentant régulièrement aux autres ses compositions de la veille ou de la nuit précédente. On assiste notamment à la construction de bout en bout de Get Back, qui évolue de jour en jour. On voit aussi la complicité et la solidarité, par exemple lorsque George aide Ringo à terminer son morceau Octopus's Garden, ou quand le groupe vient à la rescousse de George qui bute sur sa chanson Something.

En plus d’avancer sur leurs propres morceaux, les Beatles jamment régulièrement sur de vieux rock’n’roll et évoquent avec une pointe de nostalgie leurs débuts à Hambourg et à The Cavern, la fameuse salle où ils ont fait leurs premiers pas à Liverpool. Tout porte à croire que ces quatre-là n’ont qu’une envie : revenir à l’innocence des débuts.

Paul McCartney, Yoko Ono, John Lennon, Ringo Starr et George Harrison dans la série documentaire "The Beatles : Get Back". (COURTESY OF APPLE CORPS LTD)

Une intimité inégalée avec les Beatles

The Beatles : Get Back nous offre surtout une tranche d'intimité inégalée avec les Fab Four. On ne les a jamais vus évoluer au naturel sur une si longue durée. Même lorsqu'il ne se passe rien de primordial, cette proximité impensable, inespérée, est l'occasion d'apprendre à les connaître de plus près en tant qu'individus et en tant que groupe. Les deux survivants, Paul, 79 ans, et Ringo, 81 ans, "ne souhaitaient pas quelque chose d’aseptisé", assure Peter Jackson, et ils n’ont eu selon lui aucune requête. Ils ont même tenu, contre l’avis de Disney, à ce que les gros mots restent.

Contrairement à ce qu'on nous rabache depuis 50 ans, l’ambiance à quelques semaines de leur rupture est loin d’être plombée, même s’il y a des tensions et qu’une certaine lassitude affleure. George, qui se sent incompris, quitte même le groupe, avant de revenir six jours plus tard. Mais même cette scène de rupture, qui était absente du film Let it be, est d’un calme inouï. C’est l’heure du déjeûner, George se lève et annonce qu’il quitte le groupe. John lui demande "Quand ça ?". "Maintenant", lui répond Harrison en tournant les talons, "Ecrivez au NME (journal de musique NDLR) et trouvez un remplaçant". Et c’est terminé. Pas de bagarre, pas de haussement de ton, très loin du clash supposé.

A l'image,  on voit surtout une ambiance de déconnade permanente, de grimaces, d'imitations et de bons mots. John et Yoko se roulent des pelles et se mettent à valser, heureux qu’elle vienne enfin d’obtenir le divorce (d’avec son époux d’alors). Ringo improvise une séance de claquettes accompagné de Paul au piano. Une autre fois Paul et John entament un pas de deux comme un vrai couple. Ils lisent tout haut les articles de presse à scandale les concernant et en rient. Yoko Ono et Linda McCartney papotent. Le régisseur Mal Evans vient leur prêter main forte sur Maxwell's Silver Hammer en tapant sur une enclume avec un marteau. Quant aux blagues, elles fusent à tout propos.

Dans un mouvement de balancier qui semble ne jamais devoir s’arrêter et se mordre la queue pour l’éternité, ce documentaire réjouissant re-repose finalement la question ultime : mais alors, pourquoi ces quatre frangins si bien accordés se sont-ils séparés ? Paul McCartney, 52 ans en arrière, nous répond : "Ce n’est pas comme si on se bagarrait à en faire trembler les murs. Il n’y a rien qui cloche vraiment, juste que… "

The Beatles Get Back, série documentaire en trois parties de Peter Jackson, est diffusée à partir de jeudi 25 novembre sur Disney+ (le jour de Thanksgiving aux Etats-Unis). Les deuxième et troisième parties sont dévoilées vendredi 26 et samedi 27 novembre 2021

L'affiche du docu-serie "The Beatles Get Back" de Peter Jackson. (DISNEY+)

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