Solange déploie ses sortilèges expérimentaux sur "When I Get Home"

Solange a publié la semaine passée, par surprise, un nouvel album, successeur de l'acclamé "A Seat At The Table" paru en 2016. "When I Get Home" est présenté comme un retour vers ses racines texanes. Nous y avons vu un voyage méditatif ensorcelant de 38 minutes avec lequel la petite sœur de Beyoncé continue de tracer son chemin singulier et d'asseoir son pouvoir sur la musique.

Solange Knowles au met Gala de New York en mai 2018.
Solange Knowles au met Gala de New York en mai 2018. (John Angelillo / UPI/ MaxPPP)

Mélange de sensualité et de cérébralité sous influence jazz seventies

Alors que "A Seat At The Table"  était une ode à la féminité noire confrontée au sexisme et au racisme, "When I Get Home" est présenté comme une lettre d'amour à Houston (Texas) et à son enfance. Si le premier était "pour tout le monde", Solange, 32 ans, dit avoir fait ce nouvel album pour elle-même. Il nous a pourtant immédiatement ensorcelés - même s'il peut aussi mettre plusieurs écoutes à révéler ses charmes.

"When I Get Home" est un mélange à part égale de sensualité et de cérébralité, saturé d'harmonies sophistiquées et de détails bouillonnant sous la surface. Un disque sous forte influence jazz et même jazz-rock des années 70, avec des sons de Moog et des basses soul, pourtant paré d'une aura avant-gardiste grâce au travail contemporain poussé sur les rythmiques et les sons (beaucoup de couches sonores avec séquençages et boucles).

Un voyage méditatif plus qu'une collection de chansons

A l'époque où le format album est menacé d'obsolescence, remplacé par le marché du single et de la playlist, ce disque est particulièrement anachronique. Il ne recèle aucun tube évident et si les titres sont courts (2-3 mn) et ponctués d'interludes, l'album forme un tout qui parait difficile à appréhender autrement.

Il s'agit plus d'un voyage méditatif fluide et voluptueux que d'une collection de chansons, qui pourraient pour certaines sembler n'aller nulle part sorties de leur contexte. Le film arty de plus de 30 minutes à voir en exclusivité sur Apple Music qu'elle a réalisé pour l'accompagner (et dont les différents tableaux constitueront sans doute de futurs clips), renforce encore cette impression. Rassurez-vous, le disque comporte néanmoins de vraies chansons et des refrains à fredonner, en particulier "Almeda", "Stay Flo", "Dreams", "Jerrod" et "Binz".

Pharrell, Tyler, Chassol, Sampha invités mais en sourdine

Stevie Wonder a visiblement beaucoup tourné sur les platines durant la conception nomade de cet album réalisé entre Houston (où Solange a fait monter à bord de vieux amis d'enfance), Los Angeles (où elle avait loué une maison isolée dans les collines) et la Jamaïque. 

La chanteuse avait une vision assez précise de ce qu'elle souhaitait et s'est entourée pour ce faire d'une nuée d'artistes venus jammer et inventer en sa compagnie, de quelques heures pour les uns à quelques semaines pour d'autres. Sont crédités beaucoup de rappeurs et chanteurs - Pharrell Williams, Gucci Mane, Sampha, Tyler the Creator,  Earl Sweatshirt etc - mais aussi une belle brochette de producteurs et musiciens - Raphael Saadiq, Dev Hynes alias Blood Orange, Steve Lacy de The Internet ainsi que le Français Chassol, pianiste et sorcier du son déjà repéré sur le fantastique "Blonde" de Frank Ocean.

Croyez-le ou non, c'est à peine si l'on remarque cette pléthore d'invités, solubles dans ces paysages sonores. Solange, qui a co-écrit et co-produit chaque chanson de cet album, domine, fermement aux commandes. Sa voix, plus maîtrisée que jamais, y virevolte en majesté, lâchant des bribes de réflexions ou de souvenirs et cultivant la répétition pour un bel effet hypnotique (profusion de mantras dès le premier titre où elle répète en boucle "j'ai vu des choses que j'avais imaginées").

Solange continue bien sûr d'affirmer sa fierté noire, il suffit d'écouter l'énumération d'"Almeda" : "Black skin, black braids / Black waves, black days / Black baes, black things / These are black-owned things / Black faith still can't be washed away". Quant aux références à Houston dont est truffé le disque, avouons qu'elles nous sont passées carrément au-dessus.

Ses expérimentations revitalisent le R&B

Une forte spiritualité émane par ailleurs des interludes. Le mantra "ne faites rien sans intention" est notable. On remarque aussi celui d'une femme disant: "Réalisez-vous combien vous êtes magnifiques ? Que le Dieu qui vous a créées est le divin architecte qui a créé la lune, le soleil, les étoiles, jupiter… ?". Sur un troisième enfin, "Can I hold the mic", Solange offre presque une déclaration d'intention sous-jacent à cet album impressionniste : "Je ne peux pas être une expression unique de moi-même, il y a trop de parties, trop d'espaces, trop de manifestations, trop de lignes, trop de courbes, trop de soucis, trop de voyages…".

Au final, se dégage de ce disque la certitude que Solange, en compagnie de quelques autres dont Frank Ocean, est en train de changer le R&B actuel de l'intérieur, de façon subtile. Elle qui rêve de créer une musique durable ("que l'on écoutera encore dans 50 ans") le détache d'abord des contingences mercantiles en cherchant à s'exprimer avec sincérité sans recherche du tube. En s'emparant ensuite fermement de son droit à expérimenter, cette artiste complète et curieuse semble lui ouvrir un nouveau pan du champ des possibles. Sa liberté créative fait en tout cas souffler un vent de fraîcheur avec une classe folle. 

"When I Get Home" de Solange est sorti sur toutes les plateformes le 1er mars. Il est accompagné d'un film arty réalisé par Solange, long de plus de 30 minutes à voir en exclusivité sur Apple Music.