"J'ai voulu faire un album à la fois mainstream et élégant" : le producteur Agoria de retour avec le superbe "Drift"

Le dj et producteur lyonnais sort son premier album depuis huit ans et ça valait le coup d'attendre. Rencontre.

Le Dj et producteur lyonnais Agoria en 2018.
Le Dj et producteur lyonnais Agoria en 2018. (Charlotte Abramow - Sapiens Records)

Tout gamin déjà, Sébastien Devaud s'y entendait mieux que personne pour faire danser ses parents (mère chanteuse d'opéra et prof de musique, père mélomane) : c'est à lui qu'était confiée la platine aux fêtes maison. Devenu Agoria, il est connu depuis l'aube des années 2000 pour ses mixes de DJ et ses maxis techno envoûtants, de La Onzième marche au majestueux Les Violons ivres.

Si le producteur lyonnais qui a cofondé le festival électronique Nuits Sonores n'a jamais caché son goût pour d'autres styles musicaux, c'était jusqu'à présent par petites touches, via des featurings sur ses morceaux - comme Tricky ou Neneh Cherry. Mais son cinquième album, le premier depuis huit ans, marque un tournant. Est-ce en raison de ses récentes expériences de conscience modifiée ?

Avec Drift, Agoria décide enfin de n'en faire qu'à sa tête en se libérant du carcan techno. Et c'est une sacrée réussite. Gorgé de pépites sans distinction de styles, Drift, sorti fin avril, slalome en souplesse entre pop, électronica, hip-hop et techno. Très varié, il est néanmoins cohérent, homogène, et s'écoute avec plaisir du premier au dernier titre (il y en a dix). Ce disque reflète surtout la joie qu'a eue le producteur à le réaliser en allant à la rencontre d'autres artistes. Cinq titres sont en effet des chansons, avec des invités au micro, dont un rap que Kanye West aurait pu réaliser (Call of the wild avec STS), deux délices de pop house avec les chanteuses Phoebe Killdeer et NOEMIE, un bijou d'électronica au clip somptueux (You're Not Alone avec Blasé) et un titre downtempo où l'on jurerait entendre Damon Albarn (It Will Never Be The Same avec Sacha Rudy).

Seules deux compositions sont de pure facture techno, Dominae et Computer Program Reality. Ce dernier utilise l'enregistrement d'une conférence de l'écrivain de SF Philip K Dick dans les années 70 dans lequel il assure : "Chaque fois que nous avons l'impression d'un déjà-vu c'est un bug de la matrice." Un sentiment que l'on n'éprouvera pas en écoutant cet album avec lequel Agoria se renouvelle comme jamais.

Drift est un album différent des précédents. Quelle était ton ambition ?
Agoria : Je crois qu'il y a deux façons de faire de la musique : creuser le sillon d'un seul et même son jusqu'au bout, ou bien se remettre régulièrement en question et tenter des choses. En tant qu'artiste je trouve dommage de me dire que je vais faire de la techno toute ma vie. D'autant qu'avec les outils électroniques, on peut essayer plein de choses, y compris convier un orchestre philharmonique chez soi à trois heures du matin. J'avais envie de faire un album qui soit à la fois mainstream et élégant. Parce que trop souvent, les albums mainstream dégoulinent. Et qu'il y a un titre très accrocheur alors que le reste est bancal. Mon ambition, et à mon sens c'est ce qu’il y a de plus dur à faire, c'était de faire un album éclaté mais qui se tienne.

Que signifie le titre de l'album, Drift ? 
Drift reflète l'idée de déraper sans sortir de la route, de s'écarter du chemin sans perdre son équilibre, d'être à la fois fan de trucs très pointus tout en s'autorisant des plaisirs coupables. Je veux pouvoir faire voisiner un morceau de hip-hop avec un titre techno et un titre pop. Le "drift" c'est être totalement libre, assumer chacun de ses écarts, chacun de ses travers. Je pense que plus on "drifte", plus on est soi-même. Parce que plus on prend le risque d’être à la marge et de se mettre dans une position d’équilibriste, plus on est dans le vrai.

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Tu as beaucoup travaillé ces dernières années dans le cinéma et les musiques de films, dans le sillage de ta BO pour Go Fast en 2008. Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
Je crois que ça m’a surtout ouvert l’esprit - non pas parce que j’étais obtus avant. Etre au contact d’artistes très forts dans leur domaine, surtout les réalisateurs, qui doivent gérer simultanément une dizaine de corps de métiers (cadre, lumière, son, jeu d'acteurs, décors etc), ça m'a surtout donné l’envie de collaborer avec plein de monde.

Effectivement, tu n'as jamais autant collaboré : la majorité des morceaux de cet album comporte un invité au micro.

J'ai eu un studio à Paris pendant quatre ans et j'en ai profité pour enregistrer toutes les rencontres. Tous les invités présents sur le disque, je les ai rencontrés naturellement, comme Noemie, croisée par hasard dans un restaurant, ou le rappeur STS présenté par un ami. Je me rends compte que j'adore travailler avec les voix. En terme de production, c'est fantastique. Parfois ça marche mais parfois ça ne marche pas, parce que j'ai aussi tenté des choses pendant quatre ans qui n'ont pas fonctionné.

Pour revenir au cinéma, tu y as fait une belle rencontre avec le réalisateur Jan Kounen (Dobermann, Blueberry, 99 Francs). T'a-t-il apporté quelque chose d’ordre quasi mystique avec son côté chamane ?
Oui, Jan Kounen c'est une vraie rencontre. Je viens de voir son court-métrage en réalité virtuelle Ayahuasca (Kosmik Journey), montré ces jours-ci au Tribeca Film festival, qui te fait partager les visions d'un chamane en transe. Je suis passionné, pas forcément des autres mondes mais plutôt des gens qui ont une vision parallèle, une vision "driftée", en marge. J'ai fait beaucoup d’expériences de conscience modifiée mais je n’ai pas besoin de psychotropes, LSD, champignons etc. C’est juste la bande passante du cerveau qui se déplace et t’ouvre à d’autres états. Ce n'est pas Jan Kounen qui m'a initié à ces expériences mais une femme, Corine Sombrin, journaliste partie faire un reportage en Mongolie et qui s'est révélée chamane. Elle devait rester trois jours, elle est restée six mois. J'ai été cobaye il y a trois ans d'une expérience pour elle. Elle a créé un casque avec des sons qui te font partir. Je ne vais pas raconter tout ce qui m’est arrivé mais ce que je peux dire c’est que j’ai expérimenté des choses que je n’aurais pas crues si je ne les avais pas vécues.

Peut-on dire que ce nouvel album plutôt pop où tu ne t'interdis rien est en partie le fruit de ce changement intérieur ?
Oui, mais il est aussi le fruit des rencontres. Avec ces expériences de conscience modifiée j'ai appris sur moi-même et sur la perception de ce qu'il y a autour de nous et forcément ça m'a libéré, ça m'a permis de faire ce que j'avais envie. Longtemps, comme beaucoup de gens de la musique électronique, je me disais : mon dieu que vont dire et penser les collègues, le milieu ? Ils vont penser que je me suis vendu au diable. Certains le penseront sans doute mais ce n’est pas grave. J'ai fait exactement ce que j’avais envie de faire.
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Tu t'es produit pour la première fois à Coachella, en tant que DJ, il y a quelques jours. C'était comment ?
Je dirais que ça a été autant d’amour que de détestation. J’ai joué durant les deux week-ends du festival : une fois devant 10.000 personnes, c’était fou, et une autre fois à un moins bon horaire, très tôt dans l’après-midi, et devant beaucoup moins de monde. Tu te retrouves surtout dans le temple d’Instagram. Tu es entouré de blogueurs et blogueuses du monde entier, qui viennent se prendre en selfie ici et là entre un palmier et une roue. C’est limite s’ils ne se marchaient pas dessus pour prendre la photo du coucher de soleil dans le bon axe. Je dois dire ça m’a un peu fait flipper. Après je ne juge pas, l’époque est ainsi, mais je me suis dit : on est quand même très très loin des rave party de mes débuts, où on se foutait totalement de savoir qui jouait. On était là uniquement pour kiffer avec nos amis. Je pense qu’on vivait un moment unique. Et je pense qu’ils vivent un moment éphémère.

Tu es en résidence pendant 18 semaines à partir de fin mai dans un club d’Ibiza. C’est une perspective agréable ? Tu aimes toujours mixer ?
Ça m’enthousiasme déjà parce que c’est de 20h à minuit. Je trouve ça dingue. De plus en plus, dans le monde entier, il y a des évènements électroniques de jour. Et je trouve ça génial. Quand tu mixes à Ibiza, sur la plage, que tu bois un verre au soleil, c’est super. Ce n’est pas que les ténèbres des clubs m’ennuient mais c’est cool aussi de prendre des couleurs.

Qu'as-tu prévu pour le live de cet album ?
J'ai en tout cas l’envie de faire une musique qui surprenne. On peut s’attendre à des mariages contre nature. J’aime cette idée de mélanger des choses qui ne sont pas censées fonctionner ensemble. Je vais faire beaucoup de festivals. Il y aura des musiciens mais aussi des invités au micro sur certaines dates, notamment à l'Elysée Montmartre. Et puis j’ai mes propres effets, mes propres façons de jouer en live. En fait j’ai conçu mon environnement pour avoir mille sons et je m’amuse avec. Ce qui m’importe surtout c'est d’avoir des lumières captivantes. J'ai fait en sorte que chaque son soit associé à des lumières. Dès que j’envoie un son il a une lumière correspondante, et ça m’excite à mort. Ce que j’aime aussi dans le live c’est que je l'améliore constamment pour la fois suivante. J'adorais l'instantaneité du DJ'ing mais j'adore aussi ce process. C’est un nouveau challenge.

L'album "Drift" d'Agoria (Mercury/Universal) est sorti le vendredi 26 avril
Agoria sera en concert le 25 septembre à Paris (Elysée Montmartre) mais aussi en DJ set le 1er juin au Rex Club, ainsi qu'en tournée le 8 juin à Cahors, le 9 juin à Dijon, le 15 juin à Grenoble, le 14 juillet à Aix Les Bains et le 3 août à Montpellier.