Aux origines de l'Opéra de Paris, du "roi danseur" à la Révolution

Un roi qui s'exerçait à la danse six heures par jour, Voltaire et Rousseau divisés sur l'art lyrique : au palais Garnier, une exposition retrace les débuts teintés de passions et de controverses de l'Opéra de Paris qui fête ses 350 ans.

Jean-Louis Fesch, Endymion, 1773-1778, gouache sur vélin
Jean-Louis Fesch, Endymion, 1773-1778, gouache sur vélin (BNF, MUSIQUE, BIBLIOTHEQUE-MUSEE DE L'OPERA)

Organisée avec la Bibliothèque nationale de France, Un air d'Italie. L'Opéra de Paris de Louis XIV à la Révolution (28 mai-1er septembre) expose près de 130 pièces, manuscrits, dessins, maquettes de décor, estampes et partitions, certaines pour la première fois.

"Dancing King" 

La passion de Louis XIV pour la danse est connue. L'exposition souligne combien le fondateur de l'Académie de danse en 1661, puis de l'Académie d'opéra en 1669, prenait cet art au sérieux. "A partir de 15 ans, il s'exerçait à la danse au moins six heures par jour, le matin et le soir", explique à l'AFP Jean-Michel Vinciguerra, commissaire de l'exposition. "C'était aussi important que la chasse ou l'escrime".

Maître du ballet de la Nuit, Costume pour le Soleil levant dans la dernière entrée du Ballet de la Nuit, 1653, Plume, lavis et gouache rehaussée d’or
Maître du ballet de la Nuit, Costume pour le Soleil levant dans la dernière entrée du Ballet de la Nuit, 1653, Plume, lavis et gouache rehaussée d’or (BNF)
Le monarque, qui avait élevé la danse en art noble, a interprété plus de 70 rôles dans 26 ballets. L'exposition montre un dessin célèbre mais rarement exhibé, celui d'un jeune Louis XIV dans un magnifique costume de soleil dans le Ballet de la Nuit. "Ce ballet avait une signification politique car le soleil devait chasser et dissiper les nuages qu'évoquaient les récents troubles de la Fronde", d'après le commissaire.

Mazarin, lyricomane en chef 

Les Français doivent au cardinal Mazarin l'importation de l'opéra d'Italie, son pays d'origine. Devenu le tout-puissant ministre d'Anne d'Autriche en 1643, il fait venir des musiciens et chanteurs italiens. "Mais il demande de produire de nouveaux décors pour flatter le goût des Parisiens", précise M. Vinciguerra. Ainsi, dans les décors d'un opéra à succès de l'époque, La Finta pazza, figurent le Pont-Neuf, la statue de Henri IV et même... les tours de Notre-Dame.

Attribué à Noël Cochin ou Nicolas Cochin d’après Giacomo Torelli, Décors du prologue de la Finta pazza de Sacrati, 1645, planche gravée
Attribué à Noël Cochin ou Nicolas Cochin d’après Giacomo Torelli, Décors du prologue de la Finta pazza de Sacrati, 1645, planche gravée (BNF/BIBLIOTHEQUE MUSEE DE L'OPERA)
"Pour la première fois, le public parisien voit des personnages s'élever dans les airs ou descendre des cintres du théâtre. Cela provoque un émerveillement scénique absolument inconnu", explique le commissaire. Le public critique toutefois ensuite la longueur des spectacles et leur coût.

Privilège accordé à Pierre Perrin pour monter des académies d’opéra, 1669
Privilège accordé à Pierre Perrin pour monter des académies d’opéra, 1669 (BNF, MUSIQUE, BIBLIOTHEQUE-MUSEE DE L'OPERA)
Si Mazarin, mort en 1661, insuffla le goût du lyrique, c'est sous son successeur Colbert que le premier théâtre lyrique français a été institué avec le privilège d'opéra accordé en 1669 au poète Pierre Perrin. Deux ans plus tard, en collaboration avec Robert Cambert, était créé le premier opéra français proprement dit, Pomone.

L'opéra français vs. l'opéra italien

La tension entre pro-opéra italien et pro-opéra français a dominé les débuts de l'Opéra, notamment lorsque d'autres théâtres parisiens, dont la Comédie-Italienne, ont voulu disputer le privilège de l'Opéra de Paris et ont commencé à parodier son répertoire et ses chanteurs. En 1752, la représentation de La Serva padrona (la servante maîtresse) de Pergolesi déclenche la querelle dite des Bouffons.

André Campra, Les Devins de la place Saint-Marc, seconde entrée ajoutée aux Fêtes vénitiennes, 1710, partition imprimée
André Campra, Les Devins de la place Saint-Marc, seconde entrée ajoutée aux Fêtes vénitiennes, 1710, partition imprimée (BNF, MUSIQUE, BIBLIOTHEQUE-MUSEE DE L'OPERA)
Selon le commissaire, "une partie du public est ulcéré de voir des personnages comiques envahir et profaner ce temple du bon goût qu'est l'Opéra de Paris", tandis que d'autres jugent ennuyeuse la finesse du style français. Les philosophes s'en sont mêlés: Rousseau était partisan de l'opéra napolitain tandis que Voltaire "mettait la tragédie française au sommet de l'art littéraire".

Les Callas du XVIIe siècle 

Jean-Baptise Lully, qui a dominé la vie musicale en France à l'époque du Roi-Soleil, a créé de nombreuses "tragédies en musique" mettant en avant les femmes. Ainsi, Marthe Le Rochois, dont le portrait n'avait encore jamais été exposé, a été la première cantatrice "star" française.

François de Troy, Portrait présumé de Marthe Le Rochois, fin XVIIe s., huile sur toile, collection Christophe Rousset
François de Troy, Portrait présumé de Marthe Le Rochois, fin XVIIe s., huile sur toile, collection Christophe Rousset (BERTRAND HUET)
La première troupe de danse a également ses premiers danseurs et danseuses "étoiles" avant l'heure comme Marie-Thérèse Perdou de Subligny et Claude Ballon.

Incendie et Révolution

Jusqu'à la construction du palais Garnier, l'Opéra de Paris aura connu 13 salles depuis 1669. Beaucoup de salles ont brûlé, notamment celle du Palais-Royal, un incendie en 1781 immortalisé sur une toile prêtée par le musée Carnavalet. L'exposition qui s'arrête à la Révolution, s'attarde sur une oeuvre prémonitoire: l'opéra Tarare (1787) d'Antonio Salieri.

Jean-Louis Prieur, Le peuple faisant fermer l’Opéra le 12 juillet 1789, entre 1789 et 1795, dessin
Jean-Louis Prieur, Le peuple faisant fermer l’Opéra le 12 juillet 1789, entre 1789 et 1795, dessin (BNF, MUSIQUE, BIBLIOTHEQUE-MUSEE DE L'OPERA)
"Elle met en scène un soldat qui se rebelle contre l'autorité du sultan et son épilogue proclame l'égalité de tous les individus quels que soient leur sexe, leur religion et leur condition sociale", décrit M. Vinciguerra. Son succès lui vaudra d'être repris même après la chute de Louis XVI.