Sélène Saint-Aimé, jeune pépite de la contrebasse, explore les terres du jazz jusqu'à la lune

Elle a commencé la musique en France à 18 ans et s’est soudainement retrouvée à New York à apprendre aux côtés des plus grands. De cette curieuse trajectoire, la contrebassiste Sélène Saint-Aimé a tiré son premier album de jazz. Rencontre avant son concert au festival Jazz à la Villette.

Article rédigé par
Lola Scandella - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
La contrebassiste et chanteuse Sélène Saint-Aimé en 2020.  (NIKOLA CINDRIC)

Sélène Saint-Aimé reçoit dans son salon, cheveux relevés en palmier, masque sur le nez et jus de tomate à la main. A gauche, sur le mur, une affiche colorée du festival de jazz Django Reinhardt. A droite, une contrebasse posée sur le tapis. En face, la cuisine et une petite fenêtre "par laquelle on voit la lune la nuit ". La jeune femme aime l’observer. Son prénom fait référence à la mythologique Séléné, fille de titans et déesse de la lune.

Sur terre, quand elle enlève son masque, finalement, après quelques minutes de conversation, Sélène dévoile un sourire franc qu’elle dégaine facilement. Solaire. Mais c'est bien l’astre lunaire qui lui a en partie inspiré son premier album, Mare Undarum, dont la sortie est prévue le 18 septembre. Elle le jouera en live lors d’un concert le 5 septembre dans le cadre du festival Jazz à la Villette.

Cartographies de la lune

Mare Undarum, "mer des ondes" en latin, est un opus "autobiographique". "Comme je suis née après terme, mes parents m’ont dit qu’ils savaient que j’allais être dans la lune, c’est pour cela qu’ils m’ont donné ce prénom", sourit Sélène, sans démentir leurs dires. A force de s’y sentir reliée, et aussi parce qu’elle a "toujours aimé les atlas", la jeune femme fait de la lune "un vaste champ d’étude". Cartographies, photos, observations à la longue vue… Sélène foule le sol lunaire comme elle peut, en explorant à distance ses paysages. Les cratères de météorites retiennent son attention, en particulier celui dit de "la mer des ondes". La contrebassiste y trouve une référence à la musique, et un nom pour son album.

Elle tire de cette inspiration six compositions originales, oniriques et rythmées, teintées parfois de mélancolie. Pour l’accompagner à la contrebasse et au chant, Sélène Saint-Aimé s’est tournée vers Sonny Troupé et son tambour Ka, Irving Acao au saxophone ténor, Hermon Mehari à la trompette, Mathias Levy au violon. Trois autres morceaux de l’album sont des reprises, dont une du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos. "Je l’ai choisi en hommage à une personne très chère à mon cœur, qui me l’a fait écouter", glisse-t-elle. Elle n’en dira pas plus. Mais on comprend que ce sont les rencontres qui ont façonné une grande partie de son parcours et qui ont fait naître sa vocation de musicienne.

Sur les terres de Django Reinhardt

Sélène Saint-Aimé grandit à Bois-le-Roi, un village en Seine-et-Marne, près de Fontainebleau et de Samois-sur-Seine où se tient tous les ans le festival Django Reinhardt. Le célèbre guitariste de jazz y a terminé sa vie. Enfant, Sélène va chaque été au festival. Au collège, un amoureux qui joue de la guitare la pousse à être bénévole. "J’avais déjà une appétence pour le jazz, j’écoutais TSF sur mon radio réveil dans ma chambre à l’époque mais c’est à ce moment-là que je m’y suis vraiment intéressée", raconte-t-elle.

La contrebassiste Sélène Saint-Aimé chez elle, à Boulogne-Billancourt, en août 2020.  (LOLA SCANDELLA/FRANCEINFO CULTURE)

Son amourette ne dure pas. Son bénévolat, lui, se poursuit une dizaine d’années et Sélène s’imprègne peu à peu de cette terre de jazz, où beaucoup de musiciens aiment encore passer du temps. "Si on a une petite affinité pour la musique c’est certain qu’on tombe dedans", plaisante-t-elle en décrivant "l’ambiance particulière" des backstages où elle faisait la cuisine et la plonge. Elle se remémore les lampions allumés tard dans la nuit, les caravanes, les musiciens qui jouent jusqu’à pas d’heure. Elle tombe amoureuse, pour de vrai cette fois. "De la musique, de l’ambiance, de la fête".

C’est au même endroit que quelques années plus tard, époustouflée par un concert du musicien israélien Avishai Cohen, Sélène a "un coup de foudre" pour la contrebasse. "J’ai commencé à m’intéresser aux contrebassistes de la tradition afro-américaine, j’avais acheté un CD de Charles Mingus que j’écoutais en boucle. Et puis j’aime la forme de l’instrument, le son, le bois".

L'appel de l'Amérique

L’année de son bac, littéraire, elle découvre la poésie de Philippe Jaccottet et achète une contrebasse (l'un n'ayant aucun rapport avec l'autre). Elle décide de devenir musicienne, "comme on choisit un métier normal". Un choix d'orientation comme un autre. Son père, électricien, et sa mère, qui travaille dans un château où sont organisés des mariages, la laissent emprunter cette voie.

Elle a 18 ans, certains membres de sa famille s'inquiètent et lui disent qu'elle commence son apprentissage trop tard. Aujourd'hui, elle en a 25 et "ils achètent des places pour [ses] concerts", sourit-elle, consciente du parcours accompli, elle qui à la sortie du lycée "ne connaissait même pas la différence entre un accord majeur et un accord mineur". "J'ai travaillé", lâche-t-elle simplement pour expliquer son entrée au Paris College of Music (IMEP) puis, un an plus tard, au Conservatoire de Boulogne-Billancourt malgré son manque d'expérience. Elle y découvre entre autres le répertoire classique, apprend les bases, étudie l’archet. C’est une rencontre, à nouveau, qui la fait s’en retourner vers le jazz.

Le 11 juillet 2016, Sélène se réjouit sur le chemin du café La Pêche à Montreuil, où elle vient assister à une master class de trois jours du saxophoniste américain Steve Coleman, monument du jazz contemporain. Pour la contrebassiste, c’est "une révélation" qui durera tout le temps de la présence du musicien. "La façon dont il travaille sa musique, son approche… c’était vraiment une superbe leçon", se remémore-t-elle.

Steve Coleman lui conseille de venir à New York, une des patries emblématiques du jazz. Elle concède : "les études, ça n’a jamais été trop mon truc". Surtout, c’est l’appel de l’Amérique, d’un monde qu’elle côtoie depuis longtemps mais qu’elle n’a pas assez exploré pour pouvoir y résister. Alors le Conservatoire, forcément, elle arrête. 

"Viens, traîne, regarde"

Elle revoit Steve Coleman, qui a sûrement retrouvé dans son regard la même envie qu’à Montreuil, le même désir d’apprendre. Le saxophoniste la prend sous son aile. A l’époque, il est en résidence au Stone, un club de Greenwich Village. "Il composait de la musique pour ses concerts, j’ai pu découvrir son processus d’écriture et assister aux répétitions", raconte Sélène. La méthode Coleman ? "Viens, traîne, regarde". Alors Sélène observe, écoute, arpente les clubs de jazz new-yorkais. Au Village Vanguard à Manhattan ou au Barbès à Brooklyn, elle va de concerts en concerts, rencontre des musiciens, dont le contrebassiste Lonnie Plaxico chez qui elle "squatte" un temps. Elle commence un nouvel apprentissage, sur le tas.

Quand on sort d’école et qu’on est en face de gens d’un niveau pareil, c’est comme si on n'avait jamais étudié la musique

Sélène Saint-Aimé 

Aux côtés de ces pointures, Sélène n’a presque pas joué. Ses années de Conservatoire ne lui ont pas beaucoup servi, même si après trois ans elle pensait avoir "quand même un petit niveau". Raté. Avec les jazzmen new-yorkais, elle a dû "oublier ce [qu’elle] avait appris auparavant" et découvrir de nouvelles manières de faire de la musique. "Clairement, ça apprend la modestie", s’exclame-t-elle en se remémorant "des instants où on a envie de s’enterrer sous terre". Ces moments où un musicien tant admiré se tourne vers vous et dit : "vas-y, joue un truc". "Pleins de fois j’ai pris la contrebasse… et bon… les gens sont gentils mais ils te font comprendre qu’il y a encore beaucoup de travail, il y a vraiment des moments où tu te tapes la honte… alors tu te dis je vais travailler pour que cela n’arrive plus et finalement cela te pousse à être meilleure", analyse-t-elle.

"Agrégat sonore"

Pendant deux ans, elle enchaîne les allers-retours entre New York et Paris, et d’autres voyages. Elle cite Cuba, les Antilles, Syracuse… autant de terrains d’apprentissages pour la jeune musicienne. Cette année, elle est allée au Maroc pour étudier la musique Gnaoua, des chants spirituels nord-africains dont la tradition s’est transmise par des descendants d’esclaves d’Afrique subsaharienne. Elle se rend aussi régulièrement en Martinique, terre de son père et de musiques caribéennes qui nourrissent une partie de ses compositions. Sélène Saint-Aimé a trouvé sa méthode de travail : rencontrer, s’imprégner, mélanger. 

Antoine Rajon, patron du label de jazz Komos, a donné carte blanche à la contrebassiste pour ce premier opus. "Je te fais confiance, j’ai le flair", lui aurait-il dit, sûr de son intuition. Au studio d’enregistrement, comme dans les clubs new-yorkais, elle se retrouve avec des musiciens plus âgés et plus expérimentés qu’elle. "C’était un vrai challenge de devoir mener une équipe mais c’était aussi une belle manière de se découvrir et d’arriver à exprimer une idée, aller jusqu’au bout et assumer ses choix", souligne-t-elle.

La contrebassiste et chanteuse Sélène Saint-Aimé en 2020.  (NIKOLA CINDRIC)

Peu à peu, la contrebassiste a tracé un chemin personnel et une identité musicale basée sur l’exploration de traditions auxquelles elle se sent affiliée par ses ascendances. "Mon père est né en Martinique, et ma mère née à Paris est Française et Ivoirienne", détaille la jeune femme. "C’est important pour moi d’avoir un impact d’afro-descendante et d’avoir une empreinte rythmique dans ma musique comme celle qu’on retrouve aussi bien dans la musique afro-américaine qu’afro-cubaine ou afro-caribéenne… ", précise-t-elle. Un style qu’elle construit en essayant de "composer avec tout ce qui [lui] est proposé", aussi bien en France qu’ailleurs, considérant sa musique comme un "agrégat sonore" qui peut aller d’un souvenir de voyage au "son de la voix de [sa] mère". Une musique qui la mène, certains soirs, jusqu’à la lune.

Sélène Saint-Aimé est en concert à la Philarmonie de Paris le 5 septembre à 18h dans le cadre du festival Jazz à la Villette.

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